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Décomplexées !

Toutes les images uti­li­sées dans l’ar­ticles sont extraites de l’an­tho­lo­gie « Le Tor­chon brûle », 6 volumes, parue en 2010. Cli­quez sur l’i­mage si vous vou­lez com­man­der l’an­tho­lo­gie.

Bien­tôt un mois que le blog « IVG, je vais bien mer­ci ! » recueille des témoi­gnages de femmes. Il y a en a déjà plus d’une cen­taine, de quoi être lit­té­ra­le­ment enthou­sias­mée ! Et émue… aus­si.

J’ai lu des témoi­gnages qui m’ont  réel­le­ment tou­chés. J’au­rais pu en écrire cer­tains, uti­li­ser exac­te­ment les mêmes mots pour décrire des situa­tions iden­tiques. J’ai été tou­chée de voir émer­ger des régu­la­ri­tés : non, nous ne sommes pas toutes dif­fé­rentes, cha­cune relé­guée et iso­lée dans notre tête, dans notre ventre. Oui, nous avons toutes emprun­té des che­mins simi­laires, enten­du les mêmes phrases. Nous avons toutes com­pris qu’il ne fal­lait pas la rame­ner. Nous avons toutes jus­ti­fié cette gros­sesse acci­den­telle, comme pour nous excu­ser d’a­voir failli ; nous avons été obli­gée de souf­frir, cer­taines l’ac­cep­tant comme une puni­tion, d’autres se révol­tant contre cette mal­trai­tance médi­cale. Nous avons vécu des choses très proches, cha­cune iso­lée dans le silence, n’o­sant à peine en par­ler.

Image extraite de l’an­tho­lo­gie « Le Tor­chon brûle », 6 volumes, parue en 2010.

J’ai été tou­chée de consta­ter que ces femmes venaient témoi­gner mal­gré la pres­sion qui leur pèse sur les épaules : vouées à la mater­ni­té dans les médias et leurs familles, ber­çant du mioche depuis l’en­fance, confron­tées aux articles qui, année après année, décrivent l’a­vor­te­ment comme une atroce souf­france, elles sont pour­tant venues affir­mer leur choix, et dire « je vais bien, mer­ci ! ».

Elles ont osé dire cela, elles ont osé par­ler de leur avor­te­ment sur un blog qui affiche des cou­leurs vives, gaies, et un ton dif­fé­rent de celui habi­tuel­le­ment employé. Pas de petits bruits étouf­fés, de chu­cho­te­ments et de mines décon­fites. Ici, on sou­rit, on parle fort et on se per­met de rele­ver la tête. Cela ne va pas de soi.

Quand ce blog est né, on pou­vait s’at­tendre à des réac­tions vio­lentes d’an­ti-IVG. Mais ce qui est fina­le­ment le plus inté­res­sant, ce sont les autres, ceux et celles qui sont « pour le droit à l’a­vor­te­ment… mais »… mais dis­crè­te­ment, pas sur un ton aus­si « décom­plexé », comme j’ai pu le lire sous la plume de quelques un.es.

Décomplexé ?

« La pilule oubliée, le sté­ri­let s’est bar­ré, le dia­phragme mal pla­cé »

Mais qu’est-ce qu’un ton « décom­plexé » ? Un com­plexe est un « sen­ti­ment d’in­fé­rio­ri­té qui génère une conduite timide, inhi­bée. » (Petit Larousse, 2003). Une conduite inhi­bée, serait celle d’un « Indi­vi­du com­plexé, impuis­sant à agir, vic­time de diverses inhi­bi­tions. » (Tré­sor)

Oups ! Voi­là donc ce qui choque : nous avons ces­sé d’être inhi­bées et com­plexées. Nous avons ces­sé de nous regar­der les pieds, nous avons eu l’ou­tre­cui­dance de par­ler et d’a­gir ! Et c’est vrai que c’est inquié­tant lors­qu’il s’a­git de femmes. Parce que les femmes, on ne sait jamais ce qu’elles font quand on ne les contrôle plus. Si ? Ah oui, par­don, on le sait : elles vivent leur vie. C’est là que ça devient grave. Gra­vis­sime, même.

Un blog aus­si décom­plexé sur l’a­vor­te­ment me gêne un peu car j’ai peur que cer­taines jeunes filles se disent que ce n’est rien et qu’elle se mettent à consi­dé­rer l’a­vor­te­ment comme un moyen de contra­cep­tion. Ce n’en est pas un. Ça ne doit pas en être un. (…) ça ne doit pas être pen­sé comme « Oups j’ai pas de capote. Bah tant pis, au pire j’a­vor­te­rais ! ». Comme si c’é­tait banal. Comme si toutes les femmes le fai­saient au petit dej, entre 2 tar­tines.
Et j’ai juste dit que j’a­vais peur (juste peur, j’ai pas dit que ça allait être for­cé­ment le cas) qu’a­vec un blog pareil, les jeunes filles se mettent à pen­ser comme ça. (extrait d’un com­men­taire sur RUE89)

« Jules s’est pas reti­ré, la capote a cre­vé, le bidet, ça a raté… »

C’est LA GRANDE PEUR des « je suis pour le droit à l’a­vor­te­ment MAIS » : que les femmes se mettent à faire N’IMPORTE QUOI si on cesse de faire pla­ner une ombre inquié­tante sur l’IVG (un com­men­ta­teur sur RUE89 se ras­sure tout de même : « la majo­ri­té des femmes ne sont pas si « bêtes ». » OUF !).

Comme si la culpa­bi­li­sa­tion des femmes conte­nait le recours à l’a­vor­te­ment, jouant comme un garde fou. Comme si les femmes agis­saient en fonc­tion de cette peur, tels des petits ani­maux crain­tifs.

Mais les femmes ont tou­jours avor­té, et avor­te­ront tou­jours.

Elles avor­taient même quand elles ris­quaient la pri­son ou la mort. Elles avor­te­ront même si vous les humi­liez, même si vous leur faites payer par la dou­leur, même si vous les culpa­bi­li­sez, même si vous les for­cez à retour­ner sur la table de cui­sine d’une fai­seuse d’anges…

C’est ce qui dérange les tenants de « pour le droit à l’a­vor­te­ment MAIS ». Pour eux, l’avor­te­ment, c’est mal et il faut tout faire pour l’é­vi­ter. Pour eux, si vous ne pen­sez pas que l’a­vor­te­ment est mal,  si vous ne dites pas, n’é­cri­vez pas « oui, c’est mal », c’est que vous pen­sez for­cé­ment que c’est « génial » et qu’il faut cou­rir se faire avor­ter tous les mois, en riant. Vous « bana­li­sez » l’a­vor­te­ment.

La banalisation

Bref, je suis contre la bana­li­sa­tion de l’a­vor­te­ment… Je milite pour sa prise en charge, son enca­dre­ment, son rem­bour­se­ment, l’ac­com­pa­gne­ment des femmes dans les meilleurs condi­tions, sans culpa­bi­li­sa­tion, mais sans bana­li­sa­tion non plus ! (extrait d’un com­men­taire sur RUE89)

Dire « j’ai avor­té et je vais bien », bana­li­se­rait donc l’a­vor­te­ment. Dire « j’ai avor­té et j’en souffre » serait en revanche un com­por­te­ment nor­mal, en adé­qua­tion avec ce que l’on attend d’une femme qui a avor­té : qu’elle ne dise rien, ou qu’elle porte son choix comme une croix.

On attend donc des femmes qui ont avor­té qu’elles se taisent, ou au mieux qu’elles se lamentent. Parce que l’a­vor­te­ment, c’est mal, et qu’elle sont cou­pables. De quoi ? D’a­voir fau­té.

« Ah ! vrai­ment qu’ c’est embê­tant d’être tou­jours enceinte ! Ah ! vrai­ment qu’ c’est embê­tant tous ces avor­te­ments !!! »

Avoir fau­té ne signi­fie plus « avoir eu des rela­tions sexuelles hors mariage ». Cela ne signi­fie pas non plus « être tom­bée enceinte acci­den­tel­le­ment et déci­der de pour­suivre cette gros­sesse ».

Avoir fau­té signi­fie « être tom­bée enceinte acci­den­tel­le­ment et déci­der d’a­vor­ter ». Et comme les tenants de « pour le droit à l’a­vor­te­ment, mais » ont hor­reur de par­ler d’a­vor­te­ment, ils se concentrent alors sur la contra­cep­tion.

La contra­cep­tion, c’est un peu l’al­pha et l’o­mé­ga de leurs dis­cours.

Évi­dem­ment que la contra­cep­tion est une ques­tion très impor­tante. Mais l’a­vor­te­ment ne se résume pas à la ques­tion de la contra­cep­tion. L’a­vor­te­ment, c’est la pos­si­bi­li­té d’in­ter­rompre un pro­ces­sus bio­lo­gique enta­mé, sur déci­sion de la femme concer­née. Point. Comme le dit Léa, sur le site « IVG, je vais bien mer­ci ! » :

L’a­vor­te­ment « ce n’est pas une déro­ga­tion que l’on nous accorde, c’est un droit que l’on exerce. » (Léa)

Ce n’est pas une ses­sion de rat­tra­page pour mau­vaises élèves, avec jus­ti­fi­ca­tifs et excuses à four­nir. C’est un droit. Il est évi­dem­ment néces­saire que les femmes aient au mieux accès à la contra­cep­tion, qu’elles puissent s’in­for­mer et être infor­mées par des pro­fes­sion­nels qui savent de quoi ils parlent 1. Cela signi­fie que les femmes doivent pou­voir choi­sir leurs contra­cep­tifs, choi­sir d’en chan­ger, choi­sir ce qui leur paraît le mieux adap­té à leur vie, leur corps. 2. Ce qui est encore loin d’être le cas.

l’An­gle­terre c’est trop cher ! la Rou­ma­nie c’est fini / le per­sil inutile, et la sonde vaga­bonde.

Mais à pro­pos de contra­cep­tion et d’a­vor­te­ment, les dis­cours les plus cou­rants consistent à assé­ner  « qu’a­vec les moyens de contra­cep­tion actuels », il faut presque le faire exprès pour « se retrou­ver enceinte acci­den­tel­le­ment ».

Dans la bouche des femmes, il est par­ti­cu­liè­re­ment ter­rible d’en­tendre cela. Il y a des femmes per­sua­dées qu’elles n’a­vor­te­ront jamais, parce qu’elles contrô­le­ront tou­jours par­fai­te­ment leur contra­cep­tion. Que sur les 396 cycles qu’elles vont vivre de leur 17 à leur 50 ans, pas un ne don­ne­ra lieu à une gros­sesse non dési­rée, et qu’en consé­quence, elles ne se retrou­ve­ront jamais à se deman­der « je le garde ou non ? ».

C’est pour les connes.

Moi aus­si, je croyais ça. Petite pré­ten­tieuse que j’é­tais. Ce genre d’ac­ci­dent, dans ma tête, ce n’é­tait que pour les imbé­ciles, les igno­rantes, les connes, pour être claire.

Et pour­tant, ça m’est arri­vé, à moi. Je me suis « retrou­vée enceinte », comme on dit.

« J’ai eu honte que ça m’arrive à moi, ingé­nieur de 23 ans. Quand j’écris ça je me rends compte du matra­quage que l’on subit : non les gros­sesses indé­si­rées n’arrivent pas qu’aux filles de 14 ans de milieux défa­vo­ri­sés ! ». Extrait du témoi­gnage de Mathoo, sur le site « IVG, je vais bien, mer­ci ! »

J’a­vais 17 ans, la loi Aubry per­met­tant aux mineures d’a­vor­ter sans le consen­te­ment de leurs parents n’é­taient pas encore pas­sée. J’ai donc été obli­gée de leur en par­ler.

Ma mère était fémi­niste. Mais elle a très mal pris la nou­velle. Pas ques­tion de me dire : « c’est un acci­dent, ça arrive, on va trou­ver une solu­tion, on s’est bat­tus pour ça ! », non. J’ai eu le droit à une humi­lia­tion en règle : mais quelle abru­tie faut-il être pour se retrou­ver enceinte avec les moyens de contra­cep­tion actuels.

J’é­tais donc une abru­tie. C’é­tait la honte.

Mais il y a des tas de rai­sons pour que la contra­cep­tion ne marche pas. Nous ne sommes pas des robots, et cer­taines d’entre nous ont moins le droit à l’er­reur que d’autres.  Si cer­taines galèrent des mois voire des années pour être enceintes, pour d’autres, il suf­fit de pas grand chose. Une inter­ac­tion avec un médi­ca­ment, une pilule vomie, un déca­lage dans la prise, un oubli,  un pré­ser­va­tif qui glisse, une pilule du len­de­main qui ne marche pas… Et PAF. Voi­là. Parce que « C’est plus facile de deve­nir enceinte que l’in­verse » :

Je ne vois pas pour­quoi je devrais me jus­ti­fier et expli­quer pour­quoi je suis tom­bée enceinte. Ne PAS tom­ber enceinte est dif­fi­cile, pas l’inverse. C’est vivre et faire l’amour des années sans tom­ber enceinte l’exception, pas l’inverse.
Mon mec ne se pose pas la ques­tion non plus, et pour­tant on était deux res­pon­sables, alors pour­quoi tout le monde me demande pour­quoi ou com­ment je suis tom­bée enceinte? (Que répondre: Un ange blanc? Un miracle? Du sperme dans l’eau de la pis­cine?? Mais non, j’ai fait l’amour, c’est dingue, tu connais d’autres moyens toi?) Extrait du témoi­gnage de « C’est plus facile de deve­nir enceinte que l’in­verse », sur le site « IVG, je vais bien, mer­ci ! »

« Ce qui était plus dur à sup­por­ter, c’était le regard sup­posé des gens bien pen­sant prô­nant l’auto-responsabilité : si l’on avorte, c’est qu’on a fait quelque chose de mal. On n’a pas fait atten­tion, donc il faut bien en payer les consé­quences. Ça, ce sen­ti­ment dif­fus qui ne s’exprimait pas en paroles autour de moi mais que je sen­tais pré­sent, était déran­geant. » Extrait du témoi­gnage de M., sur le site « IVG, je vais bien, mer­ci ! »

D’un point de vue technique…

la qui­nine t’as bonne mine / le che­val c’est bru­tal / la seringue ça rend dingue / les tuyaux c’est bien beau !!

D’un point de vue tech­nique, tout s’est très bien pas­sé. J’ai avor­té sous anes­thé­sie géné­rale, par aspi­ra­tion. Après l’o­pé­ra­tion, je me suis réveillée dans une sorte de pla­card à balais, sombre. Mon lit était dis­po­sé en tra­vers de ce réduit, à côté du lit d’une femme d’une tren­taine d’an­nées. Elle m’a tenu la main, je crois que j’é­tais effrayée parce que c’é­tait ma pre­mière « opé­ra­tion ».

Je n’ai pas eu mal, enfin pas plus que ça. Comme des grosses règles. Je ne crois pas qu’on m’ait don­né ne serait-ce qu’un peu de para­cé­ta­mol. J’ai pris un truc en ren­trant à la mai­son. J’ai juste eu un petit malaise à cause de l’anes­thé­sie. Dans la chambre, mon père était assis à côté de moi. Il n’a pas dit grand chose, j’ai vrai­ment eu le sen­ti­ment qu’il me sou­te­nait, sans rien dire. Il m’a accom­pa­gné par­tout, avec ma mère.

L’am­biance a été assez ter­rible, par contre. La salle d’at­tente était un bout de cou­loir, dans lequel on avait dis­po­sé quelques chaises mar­ron­nasses entre deux portes. Toutes les filles avaient les yeux bais­sés, per­sonne n’a dit un mot.

L’anes­thé­siste était hau­tain et dédai­gneux, la psy­cho­logue (l’en­tre­tien pré-IVG étant obli­ga­toire) 3 ne m’a rien dit d’autre que « oui, c’est dif­fi­cile ». Pauvre conne. Moi j’é­tais en larmes. Ce n’é­tait pas des larmes de tris­tesse, mais des larmes de colère. J’é­tais en colère parce qu’on m’a­vait trai­tée comme une débile, depuis le début parce que je n’a­vais pas pu prendre ma déci­sion seule, parce que j’a­vais été obli­gée d’en par­ler à mes parents. Parce que je n’a­vais pas pu assu­mer tout cela digne­ment, cal­me­ment. Parce que ça avait fait toute une his­toire, que ça avait pris des allures de faute, de péché, de drame.

J’é­tais en colère contre le gyné­co­logue, qui m’a par­lé comme à une tré­pa­née puis qui a fait entrer trois internes pour venir se faire la main sur moi, jeune femme de 17 ans, nue, les jambes dans les étriers ; en colère contre la psy­cho­logue, aveu­glée par sa croyance, qui ne m’a pas per­mis de dire ma colère, et qui m’a fait pas­ser pour une pauvre chose à l’ins­tinct mater­nel bles­sé ; en colère contre le géni­teur, qui est res­té au chaud, loin des conflits, et qui n’a rien assu­mé ; et enfin, en colère contre ma mère, qui a eu honte de moi… enfin, c’est ce que j’ai long­temps pen­sé.

Au début, si j’é­tais en colère contre la manière dont on m’a­vait trai­tée, je me suis rapi­de­ment mise à regret­ter, à me sen­tir mal, mal­heu­reuse, à pen­ser tout le temps à cette IVG. J’ai été une trau­ma­ti­sée de l’a­vor­te­ment. J’é­tais cer­taine que si je tom­bais à nou­veau enceinte acci­den­tel­le­ment, je le gar­de­rais. J’é­tais cer­taine que je ne vou­drais plus jamais avor­ter.

Et puis un jour, plus rien. En quelques jours, plus rien. Plus de larmes en en par­lant, plus de doutes, plus de tris­tesse.

Moi, je me sens cou­pable d’être enceinte et de ne pas vou­loir le gar­der. Comme si j’étais lâche. Comme si, en avor­tant, je criais au monde entier mon irres­pon­sa­bi­lité et mon inca­pa­cité à avoir une sexua­lité maî­tri­sée. Comme si je n’étais pas digne d’être aidée après avoir fait un faux pas.

Et puis j’ai dans la tête tous les dis­cours : « une femme qui avorte ne s’en remet jamais vrai­ment », « c’est un ter­rible trau­ma­tisme », « une femme qui avorte est trop faible pour être mère un jour ». Ils sont forts, ces mots, mine de rien. Moi qui avais tou­jours pen­sé et dit que l’avortement est une chance pour grand nombre de femmes et de couples, qu’un enfant ça se désire, j’en étais à me lais­ser enva­hir par le doute : « et s’ils avaient rai­son ? et si je ne devais jamais m’en remettre? »

Le déclic vient d’un ami : sa mère a avor­té long­temps avant de l’avoir et elle ne regrette pas, n’a jamais regret­té, en a par­lé avec ses enfants, et va bien, mer­ci. Son récit dédra­ma­tise ma situa­tion, je réus­sis enfin à pen­ser à tout ça serei­ne­ment et à envoyer bala­der les doutes. Nous en par­lons aus­si beau­coup avec mon copain : nous par­lons de nous, parents, dans le futur, quand nous serons mûrs pour ça. Nous avons besoin de temps. Tout s’éclaire enfin : ma déci­sion est prise. Et c’est par­ti.

Extrait du témoi­gnage de Momo, sur le site « IVG, je vais bien, mer­ci ! »

Je n’ai pas eu la chance d’en­tendre une femme dont le « récit dédra­ma­tise ma situa­tion ».  Je n’ai pas eu ce « déclic » là, mais j’en ai eu un autre. Il a fal­lu que  je découvre la socio­lo­gie, l’an­thro­po­lo­gie et l’his­toire, que je lise des auteures fémi­nistes pour démon­ter le mythe de l’ins­tinct mater­nel, pour com­prendre que la fémi­ni­té et la mas­cu­li­ni­té n’a­vaient rien de « natu­rels », pas plus que la mater­ni­té, la repro­duc­tion, le « désir d’en­fant »… ou l’a­vor­te­ment. C’est là que j’ai com­pris ce que signi­fiait « socia­le­ment construit ». J’ai com­pris qu’on pou­vait res­sen­tir très fort des choses qui ne sont en rien  « natu­relles ».

Un miroir déformant

J’ai com­pris que ce qui était socia­le­ment construit pou­vait être décons­truit. J’ai com­pris que la mater­ni­té, l’en­fance, la repré­sen­ta­tion de la vie, de son début, avaient varié dans le temps, que tout cela s’é­tait construit his­to­ri­que­ment, que tout cela n’é­tait pas « natu­rel », mais était bien le fruit d’une construc­tion socio-his­to­rique. Que l’a­vor­te­ment n’a­vait pas tou­jours été condam­né, répri­mé.

J’ai com­pris qu’il n’y avait rien d’au­to­ma­tique, d’o­bli­ga­toire et que je n’é­tais pas obli­gée de vivre cet avor­te­ment comme un drame. Je me suis deman­dée pour­quoi je le res­sen­tais comme ça. Et là, j’ai arrê­té d’a­voir mal et honte. J’ai eu l’im­pres­sion d’a­voir décou­vert le pot aux roses.

Ah ! vrai­ment qu’ c’est embê­tant d’être tou­jours enceinte ! Ah ! vrai­ment qu’ c’est embê­tant tous ces avor­te­ments !!!

Voi­là le che­min que j’ai pris. Ça m’a fait l’ef­fet d’une bonne claque, salu­taire, libé­ra­trice.

J’ai écla­té de rire quand j’ai com­pris. Quel sou­la­ge­ment ! J’ai dit tout haut : je n’en vou­lais pas de cette gros­sesse ! J’ai bien fait d’a­vor­ter ! J’ai bien fait ! Jamais je n’a­vais vou­lu gar­der cette gros­sesse, jamais je n’a­vais eu de pro­jet d’en­fant avec le géni­teur. Il était gen­til, mais j’a­vais tou­jours su que ça ne dure­rait pas avec lui.

La colère res­sen­tie pen­dant l’a­vor­te­ment est remon­tée. Non, je ne me sen­tais pas effon­drée d’a­voir avor­té, j’é­tais en colère contre ceux qui m’a­vaient mal­trai­tés.

Com­ment avais-je pu oublier cela ? Com­ment avais-je pu étouf­fer cette colère pour fina­le­ment la retour­ner contre moi ?

Pour­quoi vivais-je l’avortement comme une tra­gé­die ? Certes, il y avait ces pro­blèmes phy­siques, dif­fi­ciles à sup­por­ter, mais si je n’avais pas inté­gré tous ces dis­cours mora­li­sa­teurs à pro­pos de l’avortement qui est *for­cé­ment* vécu comme une tra­gé­die, peut-être l’aurais-je vécu dif­fé­rem­ment. Vous par­lez de pro­phé­tie auto-réa­li­sa­trice sur votre site, c’est tout à fait cela. Ces dis­cours ont éveillé chez moi de la souf­france (…) Extrait du témoi­gnage de M., sur le site « IVG, je vais bien, mer­ci ! »

J’ai com­pris que cette mal­trai­tance, ces dis­cours sur l’a­vor­te­ment m’a­vaient iso­lée. Être en colère toute seule, ce n’est jamais facile. Je devais for­cé­ment me trom­per. On me disait que j’a­vais mal agi, que j’a­vais fau­té, et que l’a­vor­te­ment était dra­ma­tique psy­cho­lo­gi­que­ment. Tout était fait pour que je me sente mal, cou­pable, mal­heu­reuse. On écoute votre mal­heur quand vous avor­tez, pas votre colère d’être trai­tée comme de la merde. On vous tend un miroir défor­mant : vous vous y voyez comme une femme flasque, défaite, épar­pillée sur le sol, bri­sée. Alors que vous essayez de lever le poing, on vous tend un mou­choir et on vous pré­dit les larmes.

On fait croire aux femmes que leurs choix, leur prise d’au­to­no­mie, leur liber­té ne sont pas des preuves de force et de cou­rage, mais des aveux de fai­blesse, des actes qui vont engen­drer de la souf­france ou des preuves d’im­ma­tu­ri­té ou de folie. Vous avez divor­cé ? Vos serez mal­heu­reuse, seule, iso­lée, faible. Vous êtes sor­tie seule dans la rue la nuit ? Vous êtes incons­ciente, vous cher­chez les pro­blèmes. Vous avez refu­sé d’a­voir un enfant ? Vous êtes imma­ture, vous allez souf­frir et mou­rir seule dévo­rée par vos chats. Vous avez avor­té ? Vous allez être mar­quée à vie.

J’é­tais donc très en colère, mais qui m’au­rait écou­té ? Et puis d’a­bord, quand on est en colère, c’est que quelque chose ne tourne pas rond, hein. Dans le fond, n’est-ce pas votre souf­france d’a­voir avor­té qui se tra­duit par cette colère ? N’a­vez-vous pas inter­pré­té le com­por­te­ment des méde­cins ? Étaient-ils si désa­gréables ? Où avez-vous tout pris de tra­vers PARCE QUE vous étiez mal­heu­reuse d’a­vor­ter ?

Quel aplomb faut-il à 17 ans pour dire : Mais merde ! Vous me trai­tez comme une cou­pable ! C’est vous le pro­blème, pas moi.

Je me suis pour­tant tour­née et retour­née, j’ai cher­ché des femmes en colère. Je n’en n’ai pas trou­vé, à l’é­poque, avec mes petits moyens et mes petites lec­tures, dans le petit lycée de ma petite ville.

Et puis, il fal­lait gar­der le silence, ne pas en par­ler. Je devais vrai­ment avoir fait quelque chose d’a­troce pour devoir me cacher. J’en ai par­lé à une amie, qui m’a regar­dé comme la pire des merdes. Je me suis sen­tie en des­sous de tout. Dix ans plus tard, elle est venue me voir affo­lée, parce qu’elle pen­sait être enceinte, et ne sou­hai­tait pas le gar­der. Cela fai­sait dix ans que nous ne nous par­lions plus. Je l’ai aidée quand même, sans lui dire « ah tu vois connasse, ça arrive à tout le monde ». Mais je l’ai pen­sé très fort.

Et puis j’ai par­don­né. J’ai cher­ché un mot pour dire cela autre­ment. Mais c’est vrai­ment ça : j’ai par­don­né. À ma mère, en tous cas. J’ai com­pris qu’elle avait été prise dans la même nasse que moi. Elle s’é­tait sen­tie cou­pable de ne pas m’a­voir pro­té­gée, d’a­voir failli à son devoir de mère. Elle a dû se sen­tir extrê­me­ment mal de me voir vivre ce qu’elle pen­sait être un affreux drame : l’a­vor­te­ment. Mais le drame, ça n’a pas été l’a­vor­te­ment mais bien la condam­na­tion à vivre l’a­vor­te­ment comme un drame : on m’a fait perdre des années de ma vie à me sen­tir cou­pable, mal, hon­teuse et mal­heu­reuse. C’est ça qui attise tou­jours ma colère, bien vivace encore aujourd’­hui, qui aiguise ma déter­mi­na­tion.

Je suis émue de voir qu’il y a des femmes qui peuvent dire :

« J’ai 17 ans, je suis lycéenne et je ne regrette pas une seconde ma déci­sion. » Lou.

« Je n’ai jamais regret­té ce choix. Je sais que cer­taines per­sonnes m’en ont vou­lu. Je n’en ai rien à foutre. J’ai conser­vé ma liber­té, mon indé­pen­dance. » Vanillette .

Je suis ravie de lire :

« s’il y a une pro­chaine fois et que je tombe encore sur une per­sonne comme cette sage-femme, je n’hésiterai plus à lui dire ce que je pense et à me défendre plus et lui dire : ÇA VA, JE VAIS BIEN, MERCI ! » Roset­ta.

« aucun regret ni remords.… si, un seul, ne pas être retour­né voir le pre­mier gyné­co pour lui col­ler mon poing dans la gueule ! » Clé­men­tine.

Je suis fière de lire :

« Mer­ci à vous d’avoir fait ce site, s’il avait exis­té il y a quelques mois il m’aurait beau­coup aidé j’en suis sûre. » Angé­lique.

« Mer­ci à ce blog d’exister, c’est un poids qui me tombe des épaules » Moi aus­si.

« mer­ci pour ce blog, ça me per­met de ne pas être déso­lée : non, je ne suis pas déso­lée ! » Lucie.

« Et mer­ci, mer­ci pour ce blog, parce que je com­prend que je ne suis pas un monstre de ne pas avoir de peine à avoir avor­té » Makous

Alors, oui… le blog a adop­té une pos­ture décom­plexée. Cer­tai­ne­ment. C’est même le but : qu’une autre parole puisse émer­ger sur l’a­vor­te­ment. Que les femmes puissent engueu­ler les méde­cins qui les mal­traitent, les copines qui les regardent de haut, et exer­cer leur droit sans bais­ser la tête.

Grâce à des femmes qui ont pris le temps d’é­crire, de pen­ser, de mili­ter, de mettre les pieds dans le plat, je peux dire : j’ai avor­té, et je vais très bien, mer­ci ! Comme le dit une femme dans un témoi­gnage : « je vais bien quand je vois qu’il y’a de l’espace pour les filles qui gueulent.  »

Avor­ter a même été une des meilleures déci­sions que j’ai pu prendre, un des actes volon­taires les plus impor­tants pour moi : refu­ser un des­tin qui s’im­po­sait à moi, prendre ma vie en main, me lais­ser le temps de faire des études, de deve­nir indé­pen­dante.

Si j’é­tais à nou­veau face à une gros­sesse non dési­rée, là, actuel­le­ment, je ferais le même choix. J’a­vor­te­rais. Mais cette fois-ci, je serais armée pour faire face à l’é­cho­gra­phiste, le gyné­co­logue, l’in­fir­mière ou la copine hau­taine. Je leur dirais très clai­re­ment : « Je vous emmerde ».

Made­moi­selle.

Notes :

  1. sur la for­ma­tion des méde­cins, voir l’ou­vrage de Maud Gel­ly Avor­te­ment et contra­cep­tion dans les études médi­cales. Une for­ma­tion inadap­tée. Paris, L’Har­mat­tan, 2006, 244 p
  2. Concer­nant les dif­fé­rentes contra­cep­tions  pos­sibles, consul­ter le site http://www.choisirsacontraception.fr/
  3. Depuis la loi Aubry, l’en­tre­tien dit « pré-IVG » n’est plus obli­ga­toire pour les femmes majeures. Il reste en revanche obli­ga­toire pour les femmes mineures

2 réponses sur « Décomplexées ! »

j’ai avor­té il ya quelques années, en 2003 (je m’en sou­viens c’é­tait un mois après le début de ma vie pro­fes­sion­nelle). Tout s’est très bien pas­sé, j’ai trou­vé un méde­cin qui tra­vaillait le same­di, qui m’a envoyé dans une cli­nique en ban­lieue pari­sienne qui m’a prise trois semaines plus tard. J’é­tais sous anes­thé­sie géné­rale, je suis res­sor­tie sur mes pieds quelques heures plus tard. Fran­che­ment, je ne culpa­bi­lise pas, n’y pense jamais et ne me sou­vien­drait pas de la date si cela ne coin­ci­dait pas avec mon pre­mier job. Une fois la déci­sion prise, elle est prise et je l’ai assu­mée. Presque 10 ans plus tard, j’ai un enfant vou­lu (avec le même homme) et pas une seule fois je n’ai repen­sé à tout ça, si ce n’est pour me dire que c’é­tait une chance d’a­voir pu avor­ter et que ce fut si facile. J’ai avor­té, je vais très bien et faites sur­tout que ça conti­nue pour toues les autres filles qui le sou­haient: trou­ver des méde­cins qui agissent en tant que tel, des lieux qui vous acceuillent et sur­tout arrê­tez de lais­ser les autres vous culpa­bi­li­ser!!!! Moi je ne le crie pas sur les toits mais je le cache pas non plus. J’é­vite juste de le dire aux gens qui pensent que c’est un drame trau­ma­ti­sant (tout en se disant fémi­niste), parce que ça ne l’est pas!

Quand j’ai avor­té, j’a­vais la chance d’être majeure. J’a­vais un bébé, dési­ré, par contre je ne vou­lais pas d’un deuxième enfant et sur­tout pas du mec qui m’a­vait mise enceinte. Moins d’un an avant, j’a­vais été une sombre connasse : j’a­vais ten­té de convaincre une amie de « le gar­der », au lieu de res­pec­ter son choix ; ça m’a per­mis de com­prendre plein de choses, d’a­vor­ter à mon tour (même si bien sûr ce n’é­tait pas le but).

Le sou­ve­nir qui m’est res­té pénible, c’est ce type que j’en­ten­dais depuis ma chambre, qui trai­tait de tous les noms sa fille, sans doute trop éloi­gnée d’un centre IVG pour avoir pu avor­ter sans rien lui deman­der.

Le sou­ve­nir qui ne m’est PAS res­té pénible, c’est ce moment où j’ai récu­pé­ré l’œuf dans mes mains. Je n’a­vais jamais rien vu d’aus­si beau : une petite bille dorée, consciente aurait-on dit. Toute la merde qu’on m’a­vait mis dans le crâne, c’est cette infir­mière qui m’en a débar­ras­sé d’un coup, avec tact même si ça ne m’a pas plu sur le moment. Elle est entrée pen­dant que je scot­chais en pleu­rant sur cette vie qui n’é­clo­rais pas, m’a dit gen­ti­ment « Oh ben alors, faut pas vous mettre dans des états pareils ! », m’a pris dou­ce­ment la ser­viette en papier des mains et l’a balan­cée d’au­to­ri­té à la pou­belle.

Grâce à son geste, j’ai pu démys­ti­fier l’embryon ; sans pro­jet d’en­fant, ce n’est qu’un petit tas de cel­lules qui ne devrait pas avoir plus d’im­por­tance qu’une rognure d’ongle ou que n’im­porte quel déchet.

Tout ce que j’a­vais fait, c’é­tait de choi­sir de ne pas trans­for­mer un acci­dent embar­ras­sant en pro­jet à contre-cœur, de ne pas avoir alié­né mon ave­nir à cause d’une réti­cence sans fon­de­ment. En plus de l’a­vor­te­ment phy­sique, elle m’a avor­té d’une culpa­bi­li­té embryon­naire qui aurait pu me pour­rir la vie. Qu’elle en soit remer­ciée, cette infir­mière ano­nyme de Besan­çon.

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