Comment nous en venons à avorter (nos vies sexuelles) — C. Delphy

Par Chris­tine Del­phy, sociologue.

(paru dans le jour­nal Le Monde daté du dimanche 22 octobre 2000)

LE gou­ver­ne­ment a hésité à pro­po­ser au vote une réforme pour­tant mini­male de la loi de 1975 per­met­tant l’avortement. C’est que l’opposition à l’avortement, ou plu­tôt à la léga­lité de l’avortement, est grande en ce pays. La tra­di­tion de l’hypocrisie s’y main­tient : tout le monde le fait, mais per­sonne n’en parle, comme c’était déjà le cas pour la contra­cep­tion au début du siècle.

Les tra­di­tions rhé­to­riques se main­tiennent aussi : c’est au nom du  « carac­tère sacré  » de la vie que, régu­liè­re­ment, des édi­to­ria­listes demandent que l’avortement soit limité, qu’il reste un « der­nier recours », craignent qu’il ne soit « bana­lisé ». Banal, il ne l’est pas, quoiqu’il soit très fré­quent. Com­ment expli­quer ce para­doxe ? Comme tous les para­doxes : les mêmes fac­teurs expliquent et sa fré­quence et son carac­tère tragique.

Jamais la pres­sion n’a été plus forte sur les femmes et les jeunes filles. La recherche du prince char­mant, autre­fois menée chas­te­ment, ne s’imagine plus sans moments tor­rides. Les publi­ci­tés, au cinéma, ne pré­sentent qu’une image du bon­heur, du bien-être, de la nor­ma­lité : un couple jeune en maillot de bain, en train de dan­ser sur une plage tro­pi­cale les yeux dans les yeux. Que vendent-elles ? Du cho­co­lat, du café, de la les­sive, de la limo­nade ? On ne peut plus dis­tin­guer les pro­duits, tant les « argu­ments  » de vente sont les mêmes : beauté, jeu­nesse et sexua­lité, voilà ce qu’on nous vend.

Pas n’importe quelle sexua­lité cepen­dant. Ce qu’Adrienne Rich appelle la contrainte à l’hétérosexualité est plus contrai­gnant que jamais. En 30 ans, l’âge moyen des pre­miers rap­ports a baissé de 20 ans à 18 ans, l’écart entre les filles et les gar­çons qui était de 4 ans a dis­paru. La révo­lu­tion sexuelle est accom­plie ; ses béné­fices pour les femmes conti­nuent d’être dis­cu­tés par les fémi­nistes : libé­ra­tion de tous et de toutes, ou réa­li­sa­tion du rêve mas­cu­lin de libre accès à toutes les femmes ?

Selon Sheila Jef­freys (socio­logue bri­tan­nique), les sexo­logues des années 1920 ont réussi à impo­ser aux femmes non seule­ment le devoir conju­gal mais l’obligation d’aimer ça, à redou­bler l’injonction juri­dique d’une injonc­tion psy­cho­lo­gique beau­coup plus redou­table que la pre­mière, puisqu’elle joue sur l’aspiration à la « nor­ma­lité » sociale et psy­cho­lo­gique. Cette liberté sexuelle est-elle inté­res­sante pour les femmes — et d’abord, est-elle la même pour les femmes et pour les hommes ? Non. C’est évident. La « révo­lu­tion sexuelle » empêche les femmes de dire non, mais ne leur donne pas les moyens de dire oui. La défi­ni­tion de la sexua­lité n’a pas changé : la sexua­lité, c’est l’acte sexuel, et l’acte sexuel, c’est le coït hété­ro­sexuel avec éja­cu­la­tion de l’homme dans la femme, c’est-à-dire, de toutes les pos­tures sexuelles, la plus fécon­dante — un héri­tage des pre­miers chré­tiens qui n’est tou­jours pas mis en cause. (C’est cette défi­ni­tion qui per­met à Bill Clin­ton de dire qu’il n’a pas eu de rap­port sexuel avec Monica Lewinsky). Il n’existe pas de choix quant à la sexua­lité que l’on peut avoir, c’est cela, ou la déviance.

D’autre part, la contra­cep­tion est tou­jours tabou. Sa publi­cité est inter­dite en France, il n’y a tou­jours pas d’éducation sexuelle à l’école, alors qu’il n’y en a guère à la mai­son. On prône le coït tout en main­te­nant sous le bois­seau, même si on ne les inter­dit pas com­plè­te­ment, les moyens de se pré­ser­ver de ses consé­quences. Les Pères de l’Eglise, qui vou­laient réser­ver l’oeuvre de chair à la pro­créa­tion et inter­dire le plai­sir, se réjoui­raient : le double bind est complet.

Ils se réjoui­raient plus encore de voir que ces consé­quences d’une sexua­lité réduite à une expres­sion — pas la plus simple, ni la plus agréable — conti­nuent de peser uni­que­ment sur les femmes : c’est à elles que l’on demande de réflé­chir, en même temps que de se « lais­ser aller ». Ce sont elles qui sont cen­sées ten­ter de se « pro­té­ger », dès la plus tendre enfance, car c’est dès la plus tendre enfance que les pres­sions des pairs pour « qu’elles le fassent » s’exercent.

Notre société met l’accent sur le plai­sir et sur le plai­sir sexuel, sans s’affranchir ni des concep­tions de la sexua­lité héri­tées de la culture judéo-chrétienne, ni du tabou sur la contra­cep­tion de même pro­ve­nance, et logi­que­ment. Car, pour cette culture, tout acte sexuel non-fécondant était une forme de contra­cep­tion, et banni pour cette rai­son. Les contra­dic­tions pré­sentes dans l’ancienne société sont aujourd’hui exa­cer­bées, et ce sont les femmes qui paient le coût de cette exacerbation.

On parle d’éthique et de res­pect de la vie à des jeunes filles catas­tro­phées par une gros­sesse. En parle-t-on aux gar­çons qui sont au moins autant res­pon­sables ? Et pour­quoi pas ?  » Un enfant ça se fait à deux  » quand un couple s’en dis­pute la garde, mais plus quand une jeune fille est enceinte ? Pour­quoi la morale com­mune est-elle à géo­mé­trie si variable, sinon parce que l’intérêt de l’homme est tou­jours déci­sif, parce que c’est son choix qui règle non seule­ment sa conduite mais celle de toute la société, parce que la liberté des hommes conti­nue d’être plus grande que celle des femmes, et sur­tout, de s’exercer au détri­ment de celle des femmes ?

Il est donc nor­mal que les socié­tés qui com­binent, comme la France, pres­sions au coït et réten­tion sur la contra­cep­tion,  » révo­lu­tion sexuelle  » et inéga­lité des sexes, connaissent des forts taux d’avortement ET le condamnent. Tan­dis que les pays qui le per­mettent, dans des délais deux fois plus longs que les  » auda­cieuses  » 12 semaines pro­po­sées ici (Pays-Bas : 24 semaines), dans la même logique font de l’éducation sexuelle et contra­cep­tive et connaissent des taux d’avortement beau­coup plus bas. Prendre le pro­blème au moment où il débouche sur une crise : la gros­sesse non dési­rée, c’est igno­rer (ou vou­loir igno­rer ?)qu’une crise se pré­pare de longue date. Vingt-cinq ans après la loi, encore 220 000 avor­te­ments par an ! Le sous-entendu est que, déci­dé­ment, on ne peut pas faire confiance aux femmes. On leur donne un peu de mou et… hop ! elles en pro­fitent pour avor­ter. Comme si c’était une par­tie de plai­sir. Ce n’est pas une par­tie de plai­sir. Cela n’a pas à être non plus la tra­gé­die que l’on veut que l’avortement soit, qu’on fabrique avec un par­cours du com­bat­tant humi­liant et traumatisant.

Les adver­saires de l’avortement ont réussi : les femmes arrivent aux centres d’IVG por­teuses du dis­cours attendu, et — c’est le pire — sou­vent sin­cè­re­ment res­senti : pleines de remords et de culpa­bi­lité. Mais de culpa­bi­lité de quoi ? Ceux qui nous disent qu’il ne faut pas bana­li­ser l’avortement, que veulent-ils dire ? L’avortement est un crime ou il ne l’est pas. Certes, la vérité, sou­vent, n’est ni toute blanche ni toute noire. Mais elle ne peut pas être si grise qu’on nous le dit : même avec tout le souci des nuances qu’on vou­dra, il faut se décider.

La société fran­çaise ne veut pas se déci­der : c’est exprès qu’elle se main­tient, dans sa majo­rité, dans une atti­tude ambi­va­lente et ambi­guë : « Ce n’est pas un vrai crime, mais c’est un acte très grave « . Non, assez ! Si les femmes pou­vaient vrai­ment choi­sir leur sexua­lité — et choi­sir signi­fie : non seule­ment connaître les consé­quences de ce qu’on fait, non seule­ment pou­voir se pré­mu­nir, mais aussi pou­voir refu­ser de le faire, mais aussi avoir le choix d’autres acti­vi­tés aussi satis­fai­santes sur le plan per­son­nel et aussi valo­ri­sées socia­le­ment — il y aurait peu ou prou d’avortement, car les acti­vi­tés fécon­dantes seraient effec­tuées en connais­sance de cause et avec inten­tion, et non dans l’affolement, l’ignorance et la contrainte du groupe ou du par­te­naire (15 % des femmes ont subi des actes sexuels for­cés d’après les recherches de Bri­gitte Lhomond).

Mais ça, ce serait une société idéale et nous n’en sommes pas là ; nous en sommes à sau­ver nos vies mena­cées par des injonc­tions contra­dic­toires. Et tant que cette société idéale où tous-toutes les individu-es seraient libres de leur sexua­lité ne sera pas réa­li­sée, per­sonne n’a le droit d’interdire ni de condam­ner, ni même d’émettre des réserves sur la néces­sité vitale de l’avortement.

Quant à sa légi­ti­mité, dans cette société idéale, l’avortement serait rare, mais aussi légal que n’importe quelle autre opé­ra­tion, selon le prin­cipe du droit des gens à dis­po­ser de leur corps. C’est ce prin­cipe qui a ins­piré la déci­sion de la Cour Suprême des Etats-Unis de ne limi­ter la pos­si­bi­lité d’avortement qu’au moment de la via­bi­lité du foe­tus — au moment où il n’est plus un mor­ceau indis­so­ciable d’un autre corps qui se trouve être celui d’une per­sonne. Toute autre posi­tion doit rendre compte des rai­sons de refu­ser à la moi­tié de l’humanité ce droit impres­crip­tible, garanti par la décla­ra­tion uni­ver­selle des droits humains — de l’homme (sic) en France — de 1948.

Com­ment nous en venons à avor­ter (nos vies sexuelles)

Chris­tine Del­phy est socio­logue (CNRS)

Le Monde daté du dimanche 22 octobre 2000

LE gou­ver­ne­ment a hésité à pro­po­ser au vote une réforme pour­tant mini­male de la loi de 1975 per­met­tant l’avortement. C’est
que l’opposition à l’avortement, ou plu­tôt à la léga­lité de l’avortement, est grande en ce pays. La tra­di­tion de l’hypocrisie s’y
main­tient : tout le monde le fait, mais per­sonne n’en parle, comme c’était déjà le cas pour la contra­cep­tion au début du siècle.

Les tra­di­tions rhé­to­riques se main­tiennent aussi : c’est au nom du  » carac­tère sacré  » de la vie que, régu­liè­re­ment, des édi­to­ria­listes
demandent que l’avortement soit limité, qu’il reste un  » der­nier recours « , craignent qu’il ne soit  » bana­lisé « . Banal, il ne l’est pas, quoiqu’il
soit très fré­quent. Com­ment expli­quer ce para­doxe ? Comme tous les para­doxes : les mêmes fac­teurs expliquent et sa fré­quence et son
carac­tère tragique.

Jamais la pres­sion n’a été plus forte sur les femmes et les jeunes filles. La recherche du prince char­mant, autre­fois menée chas­te­ment, ne
s’imagine plus sans moments tor­rides. Les publi­ci­tés, au cinéma, ne pré­sentent qu’une image du bon­heur, du bien-être, de la nor­ma­lité : un
couple jeune en maillot de bain, en train de dan­ser sur une plage tro­pi­cale les yeux dans les yeux. Que vendent-elles ? Du cho­co­lat, du
café, de la les­sive, de la limo­nade ? On ne peut plus dis­tin­guer les pro­duits, tant les  » argu­ments  » de vente sont les mêmes : beauté,
jeu­nesse et sexua­lité, voilà ce qu’on nous vend.

Pas n’importe quelle sexua­lité cepen­dant. Ce qu’Adrienne Rich appelle la contrainte à l’hétérosexualité est plus contrai­gnant que jamais. En
30 ans, l’âge moyen des pre­miers rap­ports a baissé de 20 ans à 18 ans, l’écart entre les filles et les gar­çons qui était de 4 ans a dis­paru. La
révo­lu­tion sexuelle est accom­plie ; ses béné­fices pour les femmes conti­nuent d’être dis­cu­tés par les fémi­nistes : libé­ra­tion de tous et de
toutes, ou réa­li­sa­tion du rêve mas­cu­lin de libre accès à toutes les femmes ?

Selon Sheila Jef­freys (socio­logue bri­tan­nique), les sexo­logues des années 1920 ont réussi à impo­ser aux femmes non seule­ment le devoir
conju­gal mais l’obligation d’aimer ça, à redou­bler l’injonction juri­dique d’une injonc­tion psy­cho­lo­gique beau­coup plus redou­table que la
pre­mière, puisqu’elle joue sur l’aspiration à la  » nor­ma­lité  » sociale et psy­cho­lo­gique. Cette liberté sexuelle est-elle inté­res­sante pour les
femmes — et d’abord, est-elle la même pour les femmes et pour les hommes ? Non. C’est évident. La  » révo­lu­tion sexuelle  » empêche les
femmes de dire non, mais ne leur donne pas les moyens de dire oui. La défi­ni­tion de la sexua­lité n’a pas changé : la sexua­lité, c’est l’acte
sexuel, et l’acte sexuel, c’est le coït hété­ro­sexuel avec éja­cu­la­tion de l’homme dans la femme, c’est-à-dire, de toutes les pos­tures sexuelles, la
plus fécon­dante — un héri­tage des pre­miers chré­tiens qui n’est tou­jours pas mis en cause. (C’est cette défi­ni­tion qui per­met à Bill Clin­ton de
dire qu’il n’a pas eu de rap­port sexuel avec Monica Lewinsky). Il n’existe pas de choix quant à la sexua­lité que l’on peut avoir, c’est cela, ou
la déviance.

D’autre part, la contra­cep­tion est tou­jours tabou. Sa publi­cité est inter­dite en France, il n’y a tou­jours pas d’éducation sexuelle à l’école,
alors qu’il n’y en a guère à la mai­son. On prône le coït tout en main­te­nant sous le bois­seau, même si on ne les inter­dit pas com­plè­te­ment,
les moyens de se pré­ser­ver de ses consé­quences. Les Pères de l’Eglise, qui vou­laient réser­ver l’oeuvre de chair à la pro­créa­tion et inter­dire
le plai­sir, se réjoui­raient : le double bind est complet.

Ils se réjoui­raient plus encore de voir que ces consé­quences d’une sexua­lité réduite à une expres­sion — pas la plus simple, ni la plus
agréable — conti­nuent de peser uni­que­ment sur les femmes : c’est à elles que l’on demande de réflé­chir, en même temps que de se  » lais­ser
aller « . Ce sont elles qui sont cen­sées ten­ter de se  » pro­té­ger « , dès la plus tendre enfance, car c’est dès la plus tendre enfance que les
pres­sions des pairs pour  » qu’elles le fassent  » s’exercent.

Notre société met l’accent sur le plai­sir et sur le plai­sir sexuel, sans s’affranchir ni des concep­tions de la sexua­lité héri­tées de la culture
judéo-chrétienne, ni du tabou sur la contra­cep­tion de même pro­ve­nance, et logi­que­ment. Car, pour cette culture, tout acte sexuel
non-fécondant était une forme de contra­cep­tion, et banni pour cette rai­son. Les contra­dic­tions pré­sentes dans l’ancienne société sont
aujourd’hui exa­cer­bées, et ce sont les femmes qui paient le coût de cette exacerbation.

On parle d’éthique et de res­pect de la vie à des jeunes filles catas­tro­phées par une gros­sesse. En parle-t-on aux gar­çons qui sont au moins
autant res­pon­sables ? Et pour­quoi pas ?  » Un enfant ça se fait à deux  » quand un couple s’en dis­pute la garde, mais plus quand une jeune
fille est enceinte ? Pour­quoi la morale com­mune est-elle à géo­mé­trie si variable, sinon parce que l’intérêt de l’homme est tou­jours déci­sif,
parce que c’est son choix qui règle non seule­ment sa conduite mais celle de toute la société, parce que la liberté des hommes conti­nue d’être
plus grande que celle des femmes, et sur­tout, de s’exercer au détri­ment de celle des femmes ?

Il est donc nor­mal que les socié­tés qui com­binent, comme la France, pres­sions au coït et réten­tion sur la contra­cep­tion,  » révo­lu­tion
sexuelle  » et inéga­lité des sexes, connaissent des forts taux d’avortement ET le condamnent. Tan­dis que les pays qui le per­mettent, dans
des délais deux fois plus longs que les  » auda­cieuses  » 12 semaines pro­po­sées ici (Pays-Bas : 24 semaines), dans la même logique font de
l’éducation sexuelle et contra­cep­tive et connaissent des taux d’avortement beau­coup plus bas. Prendre le pro­blème au moment où il
débouche sur une crise : la gros­sesse non dési­rée, c’est igno­rer (ou vou­loir igno­rer ?)qu’une crise se pré­pare de longue date. Vingt-cinq
ans après la loi, encore 220 000 avor­te­ments par an ! Le sous-entendu est que, déci­dé­ment, on ne peut pas faire confiance aux femmes. On
leur donne un peu de mou et… hop ! elles en pro­fitent pour avor­ter. Comme si c’était une par­tie de plai­sir. Ce n’est pas une par­tie de
plai­sir. Cela n’a pas à être non plus la tra­gé­die que l’on veut que l’avortement soit, qu’on fabrique avec un par­cours du com­bat­tant humi­liant
et traumatisant.

Les adver­saires de l’avortement ont réussi : les femmes arrivent aux centres d’IVG por­teuses du dis­cours attendu, et — c’est le pire — sou­vent
sin­cè­re­ment res­senti : pleines de remords et de culpa­bi­lité. Mais de culpa­bi­lité de quoi ? Ceux qui nous disent qu’il ne faut pas bana­li­ser
l’avortement, que veulent-ils dire ? L’avortement est un crime ou il ne l’est pas. Certes, la vérité, sou­vent, n’est ni toute blanche ni toute noire.
Mais elle ne peut pas être si grise qu’on nous le dit : même avec tout le souci des nuances qu’on vou­dra, il faut se décider.

La société fran­çaise ne veut pas se déci­der : c’est exprès qu’elle se main­tient, dans sa majo­rité, dans une atti­tude ambi­va­lente et ambi­guë : « 
  Ce n’est pas un vrai crime, mais c’est un acte très grave « . Non, assez ! Si les femmes pou­vaient vrai­ment choi­sir leur sexua­lité — et choi­sir
signi­fie : non seule­ment connaître les consé­quences de ce qu’on fait, non seule­ment pou­voir se pré­mu­nir, mais aussi pou­voir refu­ser de le
faire, mais aussi avoir le choix d’autres acti­vi­tés aussi satis­fai­santes sur le plan per­son­nel et aussi valo­ri­sées socia­le­ment — il y aurait peu ou
prou d’avortement, car les acti­vi­tés fécon­dantes seraient effec­tuées en connais­sance de cause et avec inten­tion, et non dans l’affolement,
l’ignorance et la contrainte du groupe ou du par­te­naire (15 % des femmes ont subi des actes sexuels for­cés d’après les recherches de
Bri­gitte Lhomond).

Mais ça, ce serait une société idéale et nous n’en sommes pas là ; nous en sommes à sau­ver nos vies mena­cées par des injonc­tions
contra­dic­toires. Et tant que cette société idéale où tous-toutes les individu-es seraient libres de leur sexua­lité ne sera pas réa­li­sée, per­sonne
n’a le droit d’interdire ni de condam­ner, ni même d’émettre des réserves sur la néces­sité vitale de l’avortement.

Quant à sa légi­ti­mité, dans cette société idéale, l’avortement serait rare, mais aussi légal que n’importe quelle autre opé­ra­tion, selon le
prin­cipe du droit des gens à dis­po­ser de leur corps. C’est ce prin­cipe qui a ins­piré la déci­sion de la Cour Suprême des Etats-Unis de ne
limi­ter la pos­si­bi­lité d’avortement qu’au moment de la via­bi­lité du foe­tus — au moment où il n’est plus un mor­ceau indis­so­ciable d’un autre
corps qui se trouve être celui d’une per­sonne. Toute autre posi­tion doit rendre compte des rai­sons de refu­ser à la moi­tié de l’humanité ce
droit impres­crip­tible, garanti par la décla­ra­tion uni­ver­selle des droits humains — de l’homme (sic) en France — de 1948.

Com­ment nous en venons à avor­ter (nos vies sexuelles)

Chris­tine Del­phy est socio­logue (CNRS)

Le Monde daté du dimanche 22 octobre 2000

LE gou­ver­ne­ment a hésité à pro­po­ser au vote une réforme pour­tant mini­male de la loi de 1975 per­met­tant l’avortement. C’est
que l’opposition à l’avortement, ou plu­tôt à la léga­lité de l’avortement, est grande en ce pays. La tra­di­tion de l’hypocrisie s’y
main­tient : tout le monde le fait, mais per­sonne n’en parle, comme c’était déjà le cas pour la contra­cep­tion au début du siècle.

Les tra­di­tions rhé­to­riques se main­tiennent aussi : c’est au nom du  » carac­tère sacré  » de la vie que, régu­liè­re­ment, des édi­to­ria­listes
demandent que l’avortement soit limité, qu’il reste un  » der­nier recours « , craignent qu’il ne soit  » bana­lisé « . Banal, il ne l’est pas, quoiqu’il
soit très fré­quent. Com­ment expli­quer ce para­doxe ? Comme tous les para­doxes : les mêmes fac­teurs expliquent et sa fré­quence et son
carac­tère tragique.

Jamais la pres­sion n’a été plus forte sur les femmes et les jeunes filles. La recherche du prince char­mant, autre­fois menée chas­te­ment, ne
s’imagine plus sans moments tor­rides. Les publi­ci­tés, au cinéma, ne pré­sentent qu’une image du bon­heur, du bien-être, de la nor­ma­lité : un
couple jeune en maillot de bain, en train de dan­ser sur une plage tro­pi­cale les yeux dans les yeux. Que vendent-elles ? Du cho­co­lat, du
café, de la les­sive, de la limo­nade ? On ne peut plus dis­tin­guer les pro­duits, tant les  » argu­ments  » de vente sont les mêmes : beauté,
jeu­nesse et sexua­lité, voilà ce qu’on nous vend.

Pas n’importe quelle sexua­lité cepen­dant. Ce qu’Adrienne Rich appelle la contrainte à l’hétérosexualité est plus contrai­gnant que jamais. En
30 ans, l’âge moyen des pre­miers rap­ports a baissé de 20 ans à 18 ans, l’écart entre les filles et les gar­çons qui était de 4 ans a dis­paru. La
révo­lu­tion sexuelle est accom­plie ; ses béné­fices pour les femmes conti­nuent d’être dis­cu­tés par les fémi­nistes : libé­ra­tion de tous et de
toutes, ou réa­li­sa­tion du rêve mas­cu­lin de libre accès à toutes les femmes ?

Selon Sheila Jef­freys (socio­logue bri­tan­nique), les sexo­logues des années 1920 ont réussi à impo­ser aux femmes non seule­ment le devoir
conju­gal mais l’obligation d’aimer ça, à redou­bler l’injonction juri­dique d’une injonc­tion psy­cho­lo­gique beau­coup plus redou­table que la
pre­mière, puisqu’elle joue sur l’aspiration à la  » nor­ma­lité  » sociale et psy­cho­lo­gique. Cette liberté sexuelle est-elle inté­res­sante pour les
femmes — et d’abord, est-elle la même pour les femmes et pour les hommes ? Non. C’est évident. La  » révo­lu­tion sexuelle  » empêche les
femmes de dire non, mais ne leur donne pas les moyens de dire oui. La défi­ni­tion de la sexua­lité n’a pas changé : la sexua­lité, c’est l’acte
sexuel, et l’acte sexuel, c’est le coït hété­ro­sexuel avec éja­cu­la­tion de l’homme dans la femme, c’est-à-dire, de toutes les pos­tures sexuelles, la
plus fécon­dante — un héri­tage des pre­miers chré­tiens qui n’est tou­jours pas mis en cause. (C’est cette défi­ni­tion qui per­met à Bill Clin­ton de
dire qu’il n’a pas eu de rap­port sexuel avec Monica Lewinsky). Il n’existe pas de choix quant à la sexua­lité que l’on peut avoir, c’est cela, ou
la déviance.

D’autre part, la contra­cep­tion est tou­jours tabou. Sa publi­cité est inter­dite en France, il n’y a tou­jours pas d’éducation sexuelle à l’école,
alors qu’il n’y en a guère à la mai­son. On prône le coït tout en main­te­nant sous le bois­seau, même si on ne les inter­dit pas com­plè­te­ment,
les moyens de se pré­ser­ver de ses consé­quences. Les Pères de l’Eglise, qui vou­laient réser­ver l’oeuvre de chair à la pro­créa­tion et inter­dire
le plai­sir, se réjoui­raient : le double bind est complet.

Ils se réjoui­raient plus encore de voir que ces consé­quences d’une sexua­lité réduite à une expres­sion — pas la plus simple, ni la plus
agréable — conti­nuent de peser uni­que­ment sur les femmes : c’est à elles que l’on demande de réflé­chir, en même temps que de se  » lais­ser
aller « . Ce sont elles qui sont cen­sées ten­ter de se  » pro­té­ger « , dès la plus tendre enfance, car c’est dès la plus tendre enfance que les
pres­sions des pairs pour  » qu’elles le fassent  » s’exercent.

Notre société met l’accent sur le plai­sir et sur le plai­sir sexuel, sans s’affranchir ni des concep­tions de la sexua­lité héri­tées de la culture
judéo-chrétienne, ni du tabou sur la contra­cep­tion de même pro­ve­nance, et logi­que­ment. Car, pour cette culture, tout acte sexuel
non-fécondant était une forme de contra­cep­tion, et banni pour cette rai­son. Les contra­dic­tions pré­sentes dans l’ancienne société sont
aujourd’hui exa­cer­bées, et ce sont les femmes qui paient le coût de cette exacerbation.

On parle d’éthique et de res­pect de la vie à des jeunes filles catas­tro­phées par une gros­sesse. En parle-t-on aux gar­çons qui sont au moins
autant res­pon­sables ? Et pour­quoi pas ?  » Un enfant ça se fait à deux  » quand un couple s’en dis­pute la garde, mais plus quand une jeune
fille est enceinte ? Pour­quoi la morale com­mune est-elle à géo­mé­trie si variable, sinon parce que l’intérêt de l’homme est tou­jours déci­sif,
parce que c’est son choix qui règle non seule­ment sa conduite mais celle de toute la société, parce que la liberté des hommes conti­nue d’être
plus grande que celle des femmes, et sur­tout, de s’exercer au détri­ment de celle des femmes ?

Il est donc nor­mal que les socié­tés qui com­binent, comme la France, pres­sions au coït et réten­tion sur la contra­cep­tion,  » révo­lu­tion
sexuelle  » et inéga­lité des sexes, connaissent des forts taux d’avortement ET le condamnent. Tan­dis que les pays qui le per­mettent, dans
des délais deux fois plus longs que les  » auda­cieuses  » 12 semaines pro­po­sées ici (Pays-Bas : 24 semaines), dans la même logique font de
l’éducation sexuelle et contra­cep­tive et connaissent des taux d’avortement beau­coup plus bas. Prendre le pro­blème au moment où il
débouche sur une crise : la gros­sesse non dési­rée, c’est igno­rer (ou vou­loir igno­rer ?)qu’une crise se pré­pare de longue date. Vingt-cinq
ans après la loi, encore 220 000 avor­te­ments par an ! Le sous-entendu est que, déci­dé­ment, on ne peut pas faire confiance aux femmes. On
leur donne un peu de mou et… hop ! elles en pro­fitent pour avor­ter. Comme si c’était une par­tie de plai­sir. Ce n’est pas une par­tie de
plai­sir. Cela n’a pas à être non plus la tra­gé­die que l’on veut que l’avortement soit, qu’on fabrique avec un par­cours du com­bat­tant humi­liant
et traumatisant.

Les adver­saires de l’avortement ont réussi : les femmes arrivent aux centres d’IVG por­teuses du dis­cours attendu, et — c’est le pire — sou­vent
sin­cè­re­ment res­senti : pleines de remords et de culpa­bi­lité. Mais de culpa­bi­lité de quoi ? Ceux qui nous disent qu’il ne faut pas bana­li­ser
l’avortement, que veulent-ils dire ? L’avortement est un crime ou il ne l’est pas. Certes, la vérité, sou­vent, n’est ni toute blanche ni toute noire.
Mais elle ne peut pas être si grise qu’on nous le dit : même avec tout le souci des nuances qu’on vou­dra, il faut se décider.

La société fran­çaise ne veut pas se déci­der : c’est exprès qu’elle se main­tient, dans sa majo­rité, dans une atti­tude ambi­va­lente et ambi­guë : « 
  Ce n’est pas un vrai crime, mais c’est un acte très grave « . Non, assez ! Si les femmes pou­vaient vrai­ment choi­sir leur sexua­lité — et choi­sir
signi­fie : non seule­ment connaître les consé­quences de ce qu’on fait, non seule­ment pou­voir se pré­mu­nir, mais aussi pou­voir refu­ser de le
faire, mais aussi avoir le choix d’autres acti­vi­tés aussi satis­fai­santes sur le plan per­son­nel et aussi valo­ri­sées socia­le­ment — il y aurait peu ou
prou d’avortement, car les acti­vi­tés fécon­dantes seraient effec­tuées en connais­sance de cause et avec inten­tion, et non dans l’affolement,
l’ignorance et la contrainte du groupe ou du par­te­naire (15 % des femmes ont subi des actes sexuels for­cés d’après les recherches de
Bri­gitte Lhomond).

Mais ça, ce serait une société idéale et nous n’en sommes pas là ; nous en sommes à sau­ver nos vies mena­cées par des injonc­tions
contra­dic­toires. Et tant que cette société idéale où tous-toutes les individu-es seraient libres de leur sexua­lité ne sera pas réa­li­sée, per­sonne
n’a le droit d’interdire ni de condam­ner, ni même d’émettre des réserves sur la néces­sité vitale de l’avortement.

Quant à sa légi­ti­mité, dans cette société idéale, l’avortement serait rare, mais aussi légal que n’importe quelle autre opé­ra­tion, selon le
prin­cipe du droit des gens à dis­po­ser de leur corps. C’est ce prin­cipe qui a ins­piré la déci­sion de la Cour Suprême des Etats-Unis de ne
limi­ter la pos­si­bi­lité d’avortement qu’au moment de la via­bi­lité du foe­tus — au moment où il n’est plus un mor­ceau indis­so­ciable d’un autre
corps qui se trouve être celui d’une per­sonne. Toute autre posi­tion doit rendre compte des rai­sons de refu­ser à la moi­tié de l’humanité ce
droit impres­crip­tible, garanti par la décla­ra­tion uni­ver­selle des droits humains — de l’homme (sic) en France — de 1948.

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Une réponse à Comment nous en venons à avorter (nos vies sexuelles) — C. Delphy

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