« Une affaire de bonnes femmes » — S. Lambert

Le droit à l’avortement menacé

Article paru dans le jour­nal Le Monde Diplo­ma­tique, mars 2010 (lire l’article en ligne sur le site du Monde Diplo­ma­tique).

Sur le pla­teau de l’émission « Les mater­nelles », dif­fu­sée par France 5 le 21 jan­vier, une femme décrit avec émo­tion l’avortement à vif qu’elle a subi dans un hôpi­tal. Elle ne parle pas d’une inter­rup­tion volon­taire de gros­sesse (IVG) qui aurait eu lieu il y a qua­rante ans : elle a moins de 25 ans et habite en ban­lieue pari­sienne. Au bord des larmes, elle détaille le par­cours qu’elle a dû suivre, allant de l’habituelle bataille pour obte­nir un rendez-vous à cette table sur laquelle, au milieu du pas­sage inces­sant du per­son­nel hos­pi­ta­lier, elle sera avor­tée à vif, c’est-à-dire sans aucune anes­thé­sie. Durant ce récit, la jour­na­liste, éber­luée, accu­mule les « c’est incroyable ! », avant de deman­der au méde­cin pré­sent sur le pla­teau com­ment une telle situa­tion est encore pos­sible en France. Avec une cer­taine las­si­tude, le gyné­co­logue admet qu’il existe encore des méde­cins pour faire payer aux femmes, par la dou­leur et l’humiliation, leur déci­sion d’interrompre leur grossesse.

Certes, les avor­te­ments à vif sont loin d’être légion — du moins on peut l’espérer. Si, en France, l’époque de l’aiguille à tri­co­ter et des sep­ti­cé­mies semble révo­lue, quid de ceux qui vous montrent votre « bébé » à l’échographie ou qui vous demandent, le visage crispé par le dédain, com­ment vous avez bien pu « vous débrouiller pour vous retrou­ver enceinte » ? Quid de la ques­tion de la méthode d’avortement ? La voie médi­ca­men­teuse, par exemple, sou­vent pré­sen­tée comme un pro­grès en ce qu’elle offre aux femmes une solu­tion de rechange au mode chi­rur­gi­cal, peut deve­nir, plus pro­saï­que­ment, en ces temps de pénu­rie de lits, un moyen de « se libé­rer du temps de bloc », comme on l’entend par­fois. En évin­çant les avor­tées du saint lieu, en vidant ces incon­sé­quentes de ce temple imma­culé qu’est le bloc, elle per­met à nos grands pontes de faire sau­ter plus tran­quille­ment de la tumeur, ou d’implanter des œufs à des femmes infé­condes et cou­ra­geuses, ce qui est tout de même plus ren­table et plus gra­ti­fiant qu’une banale IVG par aspiration.

L’avortement, comme la contra­cep­tion d’ailleurs, reste « une affaire de bonnes femmes ». Ce qu’il se passe der­rière la porte de la salle de bains, lorsque les femmes constatent que leur test de gros­sesse est posi­tif et décident d’avorter, les regarde. Bien évi­dem­ment, puisqu’il s’agit de leur choix, de leur corps, répon­dront en chœur ceux qui pensent qu’il s’agit avant tout de leur pro­blème. Puisqu’elles l’ont vou­lue, cette liberté, qu’elles se débrouillent avec. Seule une sexua­lité exo­tique et très vague­ment sub­ver­sive semble pou­voir émer­ger du domaine du « privé ». Et peu importe que les femmes passent plus de temps à net­toyer les toi­lettes, à s’occuper des enfants ou à tri­mer pour un salaire déva­lué qu’à jouer avec le tout der­nier sex toy à la mode.

La vie des femmes n’a d’intérêt, semble-t-il, que lorsqu’elle est gla­mour ou exci­tante, ce qui n’est pas l’une des carac­té­ris­tiques majeures de l’avortement, trop sou­vent laissé en pâture à des militant(e)s anti-IVG ravis de pou­voir s’emparer, eux, très sérieu­se­ment de cette ques­tion. Ils sont certes peu nom­breux en France (beau­coup plus en Espagne et aux Etats-Unis ou en Amé­rique latine, sous le poids de la reli­gion), mais leurs dis­cours s’épanouissent sur un ter­reau fer­tile. De douces lumières média­tiques les aident, qui plus est quo­ti­dien­ne­ment, à déve­lop­per des outils modernes leur per­met­tant d’isoler les femmes en les relé­guant dans les sombres recoins de leur fra­gile psy­ché. Pro­fi­tant de ce cli­mat favo­rable, sur leurs sites Inter­net, les « pro-vie » répondent avec beau­coup de finesse aux femmes « en détresse » qui uti­lisent d’une manière crois­sante ce média dans leur démarche d’IVG. On aurait tort de per­ce­voir ces groupes comme de simples agré­gats d’illuminés réac­tion­naires : peu à peu, ils aban­donnent les men­songes trop fla­grants, les slo­gans choc ou la pro­vo­ca­tion illé­gale. Leurs sites res­semblent de plus en plus à s’y méprendre à de véri­tables annexes du minis­tère de la santé. A grands ren­forts d’appellations telles que « centre natio­nal d’écoute », de numé­ros verts et d’études uni­ver­si­taires anglo­phones, ils se bâtissent une réelle respectabilité.

Ainsi, ils s’engouffrent aisé­ment sur le ter­rain du « trouble psy­cho­lo­gique », notam­ment via le fameux « syn­drome post-abortif », censé atteindre chaque femme après une IVG. Celles qui ont choisi d’avorter sont alors dépeintes comme de véri­tables champs de ruines expo­sés à tous les dan­gers. L’IVG favo­ri­se­rait par exemple l’alcoolisme, le sui­cide, la pau­vreté, la soli­tude, ou une perte d’emploi. Ces des­crip­tions apo­ca­lyp­tiques sont en géné­ral sou­te­nues par de grandes envo­lées lyriques sur le « désir de mater­nité », sorte de force occulte pré­sente natu­rel­le­ment chez toute femme qui se res­pecte, mais qu’il convient par­fois de faire émer­ger aux for­ceps. C’est en cela que les dis­cours des anti-IVG rejoignent ceux, plus com­muns et omni­pré­sents, qui consistent à décrire la mater­nité non comme un choix, mais comme une force qui dépasse les femmes. Le récent débat sur le « déni de gros­sesse » a contri­bué à accen­tuer cette vision psy­cho­lo­gi­sante, remet­tant ainsi en cause, par un très pra­tique effet de loupe, la capa­cité des femmes à déci­der de ce qui est bon pour elles.

Si l’on ajoute à cela les mon­ceaux d’articles régu­liè­re­ment consa­crés au sublime taux de fécon­dité des Fran­çaises, com­ment s’étonner qu’il puisse être pénible, dans un tel cli­mat, de déci­der d’avorter ? Com­ment, dès lors, par­ve­nir à vivre un avor­te­ment autre­ment que comme le « drame obli­ga­toire » que nous décrivent tous les experts sur papier glacé, une vilaine et indé­lé­bile cica­trice sur la nature fémi­nine, l’échec d’une vie de femme ? Com­ment s’étonner que cet acte qui ne peut être que dou­lou­reux le devienne réel­le­ment ? Pour consta­ter les effets de ces pro­phé­ties auto­réa­li­sa­trices, il faut écu­mer les forums Inter­net pour y lire la longue com­plainte des femmes ayant avorté. Celles qui ont osé s’aventurer à contre-sens de ce que leur dic­taient la nature et leur « ins­tinct de femme » semblent avoir par­fai­te­ment inté­rio­risé leur puni­tion. Cela se tra­duit par des cau­che­mars, par la pré­sence d’un bébé ima­gi­naire qui gran­dit, qui a un anni­ver­saire ; cela s’exprime par un lourd sen­ti­ment de culpa­bi­lité, d’angoisse, de soli­tude, de honte. Quant à celles qui ne res­sentent pas cette dou­leur ou ces regrets, elles sont alors réduites au silence si elles ne veulent pas pas­ser pour des anor­males, des sans-cœur, des malades.

Les menaces pesant sur le droit à l’avortement ne peuvent se résu­mer à des délais d’attente ou à la liste des der­niers centres d’IVG sup­pri­més, bien que, évi­dem­ment, l’accès maté­riel à l’avortement reste une ques­tion cru­ciale. Cette menace dif­fuse, plus sou­vent indi­recte que fron­tale, consiste en l’imbrication de fac­teurs mul­tiples, parmi les­quels une divi­sion entre « privé » et « poli­tique » — ou « public » — qui résiste à la manière d’un vil­lage de très galants Gau­lois. Elle s’illustre par exemple dans l’attitude de l’Office fran­çais de pro­tec­tion des réfu­giés et apa­trides (Ofpra), qui argue que le viol et les vio­lences subies par les femmes ne sont pas des motifs valables de demande d’asile, puisqu’il s’agirait de pro­blèmes rele­vant de « leur vie pri­vée (1) ».

Cette dicho­to­mie, ren­due pos­sible par l’ancrage tou­jours réac­tua­lisé des femmes dans la nature et la sphère fami­liale, en fait des êtres « moins sociaux » que les hommes, les exclut de l’histoire, et les sou­met à des lois spé­ci­fiques et impli­cites. C’est cette divi­sion qui ren­voie chaque femme bat­tue à ses res­pon­sa­bi­li­tés ou qui per­met de haus­ser les épaules devant les chiffres lamen­tables de la répar­ti­tion des tâches ménagères.

Cette der­nière ques­tion, qui pro­voque sou­vent les sar­casmes de ceux qui ne tiennent que trop rare­ment un balai, n’est pas anec­do­tique : elle révèle au contraire que les rap­ports entre les sexes, s’ils peuvent être indi­vi­duel­le­ment har­mo­nieux, n’en res­tent pas moins des rap­ports sociaux qui, n’en déplaisent aux amou­reux de l’apesanteur sociale, sont le fruit d’une rela­tion de pou­voir. S’il s’agissait de « men­ta­li­tés » à chan­ger en dou­ceur, alors, comme l’écrit avec humour la fémi­niste fran­çaise Colette Guillau­min, « il fau­drait son­ger à entre­prendre l’éducation des patrons et des mana­gers afin qu’ils prennent leur part de la tâche usi­nière ou dac­ty­lo­gra­phique », pour qu’ainsi, « à coups de réformes des men­ta­li­tés », on voie adve­nir « une société sou­riante » (2). C’est cette dicho­to­mie, enfin, qui a per­mis au méde­cin de déci­der, selon son bon vou­loir et l’humeur du jour, en toute impu­nité, que la sous-patiente qu’il avait sur sa table pou­vait très bien se pas­ser d’anesthésie.

Sabine Lam­bert.

Mars 2010.

(Etu­diante en sociologie.)

(1) Cf. Jean-Marc Manach, « Le viol des réfu­giées “relève de leur vie pri­vée” », Bugbrother.net, 11 décembre 2009.

(2) Colette Guillau­min, Sexe, race et pra­tique du pou­voir. L’idée de nature, Indigo et Côté-Femmes, Paris, 1992, p. 231.

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2 réponses à « Une affaire de bonnes femmes » — S. Lambert

  1. Pourray dit :

    Très bon texte. Merci

  2. zazou dit :

    Merci de mettre des mots sur cette dou­leur liée à l ivg moi je me sens comme cas­sée mais je ne me recons­trui­rai pas dans le silence!

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