« l’IVG est une solution et on ne prévient pas les solutions, on les utilise. »

Les filles des 343 vous pro­posent un entre­tien avec Sophie Gaudu, gynécologue-obstétricienne, res­pon­sable d’une unité d’IVG et de pla­ni­fi­ca­tion fami­liale dans un hôpi­tal public.

« c’est très gra­ti­fiant de par­ti­ci­per à l’indépendance des femmes. D’être le pro­fes­sio­nel qui leur per­met de réa­li­ser leur choix. »

Les Filles des 343 : Pouvez-vous, en quelques mots, vous pré­sen­ter et nous expli­quer les acti­vi­tés que vous exercez ?

Sophie GAUDU : Je suis gynécologue-obstétricienne, res­pon­sable d’une unité d’IVG et de pla­ni­fi­ca­tion fami­liale dans un hôpi­tal public depuis 10 ans. En 2010, notre équipe a réa­lisé 2200 IVG.

Les Filles des 343 : Pour­quoi avoir choisi cette spé­cia­lité, et spé­ci­fi­que­ment la pra­tique de l’IVG (Inter­rup­tion Volon­taire de Grossesse) ?

Sophie GAUDU : J’ai choisi la gynécologie-obstétrique, c’est-à-dire le suivi des gros­sesses et la pra­tique des accou­che­ments. J’ai com­mencé mes études de méde­cine en 1975. La loi Veil venait d’être votée et c’était une vrai avan­cée pour les femmes. Quand j’ai choisi l’obstétrique, faire des IVG était une évi­dence pour moi, j’en ai tou­jours fait. La res­pon­sa­bi­lité d’une unité d’IVG m’a été pro­po­sée en 2000. Depuis cette date  j’ai exercé pour moi­tié soi­gnant les patientes qui pour­suivent leur gros­sesse pour moi­tié en soi­gnant les patientes qui inter­rompent leur gros­sesse. Mon tra­vail est d’assurer la santé des femmes dans le res­pect de leurs choix.


Les Filles des 343 : Dans les médias, nous enten­dons sou­vent dire que l’IVG n’est pas un acte gra­ti­fiant pour le praticien-ne, et pas seule­ment en termes finan­ciers. Nous avons pour­tant ren­con­tré des méde­cins qui expri­maient un sen­ti­ment contraire : pour elles/eux, pra­ti­quer des IVG est un acte gra­ti­fiant, elles/ils ont le sen­ti­ment d’aider des femmes à faire un choix capi­tal. Et vous, com­ment vous situez-vous ?

Sophie GAUDU : L’IVG est un acte médi­cal tech­ni­que­ment simple. En ce sens cela peut sem­bler peu gra­ti­fiant. On ne réa­lise pas une prouesse tech­nique. Mais effec­ti­ve­ment c’est très gra­ti­fiant de par­ti­ci­per à l’indépendance des femmes. D’être le pro­fes­sion­nel qui leur per­met de réa­li­ser leur choix.

Les Filles des 343 : Cer­taines idées fausses cir­culent autour de l’IVG. Il nous semble impor­tant de ras­su­rer les femmes à ce pro­pos. En tant que pra­ti­cienne, pouvez-vous répondre à ces deux affir­ma­tions, qui cir­culent beau­coup, sur Inter­net notamment…

l’IVG serait dan­ge­reux pour la santé des femmes/l’IVG est un acte chi­rur­gi­cal lourd :

Sophie GAUDU : C’est une contre-vérité. Si on consi­dère les com­pli­ca­tions médi­cales, il y a une gra­dua­tion : le moins dan­ge­reux est de ne pas ris­quer une gros­sesse et donc d’utiliser une contra­cep­tion ; puis inter­rompre une gros­sesse est moins dan­ge­reux que de la pour­suivre. Du point de vue du geste chi­rur­gi­cal, ce n’est pas un geste lourd, c’est simple rapide et les com­pli­ca­tions sont extrê­me­ment rares.

L’IVG ren­drait les femmes stériles :

Sophie GAUDU : C’est aussi une contre vérité. Les avor­te­ments clan­des­tins dans les pays ou l’IVG n’est pas auto­ri­sée peuvent se com­pli­quer d’infections et donc de sté­ri­lité. Mais quand l’IVG est médi­ca­li­sée, il n’y a pas de risque de sté­ri­lité ulté­rieure. C’est un acte médi­cal très sûr. En France où une femme sur deux fait une IVG dans sa vie, nous avons éga­le­ment la nata­lité la plus haute d’Europe. Et ce sont les même femmes.

« Je vois dans le dis­cours domi­nant, relayé même par des gens favo­rables à l’IVG, « recours à l’IVG égal trau­ma­tisme psy­cho­lo­gique défi­ni­tif » un suc­cès des mou­ve­ments anti-IVG. »

Les Filles des 343 : À pro­pos d’idées reçues… nous avons mis en place ce blog, « IVG, je vais bien, merci », contre ce que nous pen­sons être une idée reçue sur l’avortement : l’IVG serait for­cé­ment trau­ma­ti­sante et dra­ma­tique pour les femmes. Nous pen­sons que cette des­crip­tion de l’avortement est cari­ca­tu­rale, défor­mée, et fausse pour une bonne par­tie des femmes. Vous qui êtes tous les jours au contact des femmes qui avortent, qu’en pensez-vous ?

Sophie GAUDU : Une étude récente parue dans le Lan­cet est venue confir­mer ce que la plu­part des pra­ti­ciens pen­saient. C’est l’état psy­cho­lo­gique de la patiente avant l’IVG qui déter­mine son état après l’IVG. Si une femme ne va pas bien avant l’IVG, elle n’ira pas bien après. Je vois dans le dis­cours domi­nant, relayé même par des gens favo­rables à l’IVG, « recours à l’IVG égal trau­ma­tisme psy­cho­lo­gique défi­ni­tif » un suc­cès des mou­ve­ments anti-IVG. C’est sans doute la pre­mière et la plus vio­lente des agres­sions aux­quelles vont être confron­tées les patientes dans leur par­cours. Pour la plu­part des femmes que je soigne, l’IVG est un évè­ne­ment fort, mais pas un drame. C’est une solu­tion à une gros­sesse mal­ve­nue qu’elles ont décidé de ne pas pour­suivre. Cer­taines cir­cons­tances sont plus dif­fi­ciles que d’autre (rup­tures, chan­ge­ment d’avis du par­te­naire, perte d’emploi, vio­lence conju­gale…). Mais c’est alors la glo­ba­lité de la situa­tion qui fait souf­frir les femmes.

« l’IVG est une solu­tion et on ne pré­vient pas les solu­tions, on les utilise. »

Les filles des 343 : Nous enten­dons sou­vent, à pro­pos de l’IVG, qu’il ne faut pas qu’il se « bana­lise », que ce n’est pas un acte « ano­din ». Que vous évoquent ces phrases, que vous avez cer­tai­ne­ment mille fois entendues ?

Sophie GAUDU : L’IVG est un acte médi­cal fré­quent. Une fran­çaise sur deux y aura recours dans sa vie. C’est donc banal, ano­din, non. Aucune patiente n’est contente de se retrou­ver à ma consul­ta­tion. Le dis­cours que vous décri­vez est un dis­cours culpa­bi­li­sa­teur, un dis­cours anti IVG qui avance mas­qué. Il y a aussi « pré­ve­nir les IVG » que l’on entend par­tout. Cette for­mule est incroyable et très néga­tive. Lit­té­ra­le­ment cela sous entends que l’IVG est néfaste en soi, qu’il fau­drait la faire dis­pa­raitre. Un de nos objec­tifs est cer­tai­ne­ment la pré­ven­tion des gros­sesses non dési­rées, que les femmes aient le moins sou­vent pos­sible besoin d’une IVG. Mais quand elles sont confron­tées à une gros­sesse mal­ve­nue, l’IVG est une solu­tion et on ne pré­vient pas les solu­tions, on les utilise.

Les Filles des 343 : Nous rece­vons beau­coup de témoi­gnages de femmes nous décri­vant la vio­lence ver­bale ou l’extrême froi­deur des méde­cins les « accueillant » pour une IVG. Par ailleurs, beau­coup nous décrivent des situa­tions de dou­leurs phy­siques non sou­la­gées par le per­son­nel médi­cal. Que pensez-vous de tout cela ?

Sophie GAUDU : Je pense que l’on fait bien ce que l’on fait sou­vent, par choix et avec des moyens suf­fi­sants. Il faut donc main­te­nir des struc­tures dédiées avec du per­son­nel volon­taire et formé.

Les Filles des 343 : Pour conti­nuer sur la ques­tion des dou­leurs phy­siques, il nous semble, à tra­vers les témoi­gnages reçus, que l’IVG médi­ca­men­teuse est une tech­nique qui, actuel­le­ment, occa­sionne sou­vent de plus fortes dou­leurs phy­siques aux femmes que l’IVG chi­rur­gi­cale. Pour­quoi ? Com­ment évi­ter ces dou­leurs ?

Sophie GAUDU : Oui, avec l’IVG médi­ca­men­teuse il y a des contrac­tions uté­rines sou­vent dou­lou­reuses. C’est le pro­cédé même d’IVG qui pro­voque une expul­sion, alors que la méthode chi­rur­gi­cale est une aspi­ra­tion. Mais une pres­crip­tion de médi­ca­ments anti dou­leur doit être pré­vue. Il faut com­men­cer ces médi­ca­ments avant de prendre le miso­pros­tol (Gymiso ou Cyto­tec), médi­ca­ment qui va pro­vo­quer les contrac­tions. Les dou­leurs aug­mentent avec l’âge de la gros­sesse. C’est entre autres à cause de ces dou­leurs que l’IVG médi­ca­men­teuse est décon­seillée après 9 semaines d’absence de règle (aménorrhée).

« Je crains que les femmes ne s’orientent vers l’IVG médi­ca­men­teuse par défaut et non par choix. »

Les Filles des 343 : L’IVG médi­ca­men­teuse semble de plus en plus pri­vi­lé­giée en France… Vous co-présidez le REVHO (Réseau Entre la Ville et l’Hôpital pour l’Orthogénie), réseau qui per­met aux femmes d’avoir recours à une IVG médi­ca­men­teuse avec leur méde­cin de ville, c’est-à-dire d’avorter en dehors d’un éta­blis­se­ment de santé.

Cette pos­si­bi­lité est-elle un élé­ment de choix sup­plé­men­taire — et ne craignez-vous pas qu’elle ne se sub­sti­tue, à terme, à l’IVG en éta­blis­se­ment de santé ?

Pensez-vous que cette « nou­velle manière d’avorter » en ville est une avan­cée pour les femmes ?

Sophie GAUDU : Lorsque la loi de 2001 a auto­risé l’IVG hors éta­blis­se­ment de santé, j’y ai vu, avec un cer­tain nombre de mes col­lègues, un choix sup­plé­men­taire pour les femmes. C’est une méthode très sûre. Jusqu’à 7 sa et si c’est le choix de la patiente, avec un bon des­crip­tif de ce qui va se pas­ser et des médi­ca­ments contre la dou­leur, cela per­met de faire l’IVG dans son inti­mité, accom­pa­gnée de la per­sonne que l’on veut. Et nous avons crée le réseau REVHO pour aug­men­ter l’offre de soins et offrir cette pos­si­bi­lité aux femmes. Mais 7 ans après les décrets d’application je suis inquiète car je constate, du moins en région pari­sienne, que les places pour les IVG chi­rur­gi­cales dimi­nuent chaque année. Les restruc­tu­ra­tions hos­pi­ta­lières aggravent le phé­no­mène. Je crains que les femmes ne s’orientent vers l’IVG médi­ca­men­teuse par défaut et non par choix. Cette méthode ne doit pas être impo­sée, elle ne convient pas à toutes les femmes même à des termes précoces.

Les Filles des 343 : L’hôpital est de plus en plus sou­mis à des ques­tions de ren­ta­bi­lité finan­cière. N’y a-t-il pas un risque, dans ce contexte, de voir les femmes orien­tées à tout prix vers l’IVG médi­ca­men­teuse, à la place de l’IVG chi­rur­gi­cale ? Nous pen­sons notam­ment au cas du CHU de Stras­bourg, où plus de 95% des IVG sont médi­ca­men­teuses… (Peut-on par­ler d’un choix des femmes avec un tel taux ?)

Sophie GAUDU : Je suis très oppo­sée à la méthode médi­ca­men­teuse après 9 semaines d’aménorrhée. C’est long, en moyenne 4 à 7 heures. C’est très dou­lou­reux, la haute auto­rité de santé recom­mande qu’une péri­du­rale soit pos­sible à la demande. Dans 10% des cas il faut aspi­rer au bloc opé­ra­toire car l’expulsion n’est pas com­plète. La patiente expulse fœtus et pla­centa comme un mini accou­che­ment. Je n’y vois que souf­france phy­sique et, alors là oui, psy­cho­lo­gique pour les femmes. Alors qu’une aspi­ra­tion chi­rur­gi­cale sous anes­thé­sie locale ou géné­rale dure moins dix minutes même à 14 semaines d’aménorrhée et c’est infi­ni­ment moins dou­lou­reux. Mais on peut se pas­ser de méde­cins for­més, de blocs opé­ra­toires. C’est cer­tai­ne­ment moins cou­teux. Le pro­ces­sus est sur­veillé par des sages-femmes ou des infir­mières ; des his­toires de femmes en quelque sorte.

« je trouve que glo­ba­le­ment [les femmes] gèrent rude­ment bien leur contraception »

Les Filles des 343 : À tra­vers les témoi­gnages reçus sur le blog, nous avons le sen­ti­ment que les femmes se sentent sou­vent cou­pables de ne pas avoir su évi­ter une gros­sesse, qu’elles ont un peu honte d’avoir « mal géré leur contra­cep­tion ». Qu’en pensez-vous ? Que leur diriez-vous ?

Sophie GAUDU : Je leur dirai qu’aucune méthode de contra­cep­tion n’est effi­cace à 100%. ; qu’elles n’avaient peut être pas trouvé la méthode qui leur conve­nait ; que c’est com­plexe le désir et le non désir d’enfant. Les fran­çaises font en moyenne 2 enfants et 0,4 IVG. Cela fait 2,4 concep­tions, tou­jours en moyenne, pour toute une vie de par­tie de jambes en l’air. Alors, je trouve que glo­ba­le­ment elles gèrent rude­ment bien leur contraception.

Les Filles des 343 : Vous souvenez-vous d’une his­toire, d’une ren­contre avec une ou plu­sieurs femmes dési­rant avor­ter, qui vous a mar­qué et que vous vou­driez nous faire partager ?

Sophie GAUDU : Il y en a plein des ren­contres mar­quantes dans ces consul­ta­tions là. Je disais plus haut que le geste est tech­ni­que­ment simple. Mais le ser­vice rendu est impor­tant et c’est très satisfaisant.

Les Filles des 343 : Voudriez-vous ajou­ter quelque chose ?

Sophie GAUDU : merci à votre blog. L’IVG est un droit fra­gile. Je ne pense pas qu’il sera remis en cause par le légis­la­teur. Les nou­velles atteintes à l’IVG sont la pen­sée unique sur le trau­ma­tisme post abor­tif, les fer­me­tures et les réduc­tions de moyens pour les centres d ‘IVG et de pla­ni­fi­ca­tion, et le tout médicamenteux.

Par­ta­ger
Pin It
Ce contenu a été publié dans De l'autre côté de la canule, avec comme mot(s)-clé(s) , , . Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

3 réponses à « l’IVG est une solution et on ne prévient pas les solutions, on les utilise. »

  1. Yves Egée dit :

    Merci pour cette inter­view. Ca fait du bien à lire…

  2. Alexandra dit :

    Super inter­view !

  3. Elise dit :

    Merci aux filles des 343 pour cet entre­tien avec le Dr. Sophie Gaudu que j’ai vue à la TV dans un repor­tage sur l’avortement aux Etats Unis. Il faut bien entendu saluer l’énorme cou­rage de cer­tains méde­cins qui pra­tiquent l’avortement dans ce pays, par­fois au risque de leur vie.
    Mais je sou­haite ici faire part de mon admi­ra­tion pour Sophie Gaudu qui, si elle n’exerce pas dans des condi­tions aussi dif­fi­ciles, mérite un grand remer­cie­ment pour l’investissement dont elle fait preuve.
    Sur le plan du trau­ma­tisme, je suis lar­ge­ment d’accord pour dire que la détresse des femmes devant assu­mer une gros­sesse non dési­rée serait beau­coup plus impor­tante que l’IVG elle-même.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>