Décomplexées !

Toutes les images uti­li­sées dans l’articles sont extraites de l’anthologie « Le Tor­chon brûle », 6 volumes, parue en 2010. Cli­quez sur l’image si vous vou­lez com­man­der l’anthologie.

Bien­tôt un mois que le blog « IVG, je vais bien merci ! »» recueille des témoi­gnages de femmes. Il y a en a déjà plus d’une cen­taine, de quoi être lit­té­ra­le­ment enthou­sias­mée ! Et émue… aussi.

J’ai lu des témoi­gnages qui m’ont  réel­le­ment tou­chés. J’aurais pu en écrire cer­tains, uti­li­ser exac­te­ment les mêmes mots pour décrire des situa­tions iden­tiques. J’ai été tou­chée de voir émer­ger des régu­la­ri­tés : non, nous ne sommes pas toutes dif­fé­rentes, cha­cune relé­guée et iso­lée dans notre tête, dans notre ventre. Oui, nous avons toutes emprunté des che­mins simi­laires, entendu les mêmes phrases. Nous avons toutes com­pris qu’il ne fal­lait pas la rame­ner. Nous avons toutes jus­ti­fié cette gros­sesse acci­den­telle, comme pour nous excu­ser d’avoir failli ; nous avons été obli­gée de souf­frir, cer­taines l’acceptant comme une puni­tion, d’autres se révol­tant contre cette mal­trai­tance médi­cale. Nous avons vécu des choses très proches, cha­cune iso­lée dans le silence, n’osant à peine en parler.

Image extraite de l’anthologie « Le Tor­chon brûle », 6 volumes, parue en 2010.

J’ai été tou­chée de consta­ter que ces femmes venaient témoi­gner mal­gré la pres­sion qui leur pèse sur les épaules : vouées à la mater­nité dans les médias et leurs familles, ber­çant du mioche depuis l’enfance, confron­tées aux articles qui, année après année, décrivent l’avortement comme une atroce souf­france, elles sont pour­tant venues affir­mer leur choix, et dire « je vais bien, merci ! ».

Elles ont osé dire cela, elles ont osé par­ler de leur avor­te­ment sur un blog qui affiche des cou­leurs vives, gaies, et un ton dif­fé­rent de celui habi­tuel­le­ment employé. Pas de petits bruits étouf­fés, de chu­cho­te­ments et de mines décon­fites. Ici, on sou­rit, on parle fort et on se per­met de rele­ver la tête. Cela ne va pas de soi.

Quand ce blog est né, on pou­vait s’attendre à des réac­tions vio­lentes d’anti-IVG. Mais ce qui est fina­le­ment le plus inté­res­sant, ce sont les autres, ceux et celles qui sont  « pour le droit à l’avortement… mais  »… mais dis­crè­te­ment, pas sur un ton aussi « décom­plexé », comme j’ai pu le lire sous la plume de quelques un.es.

Décom­plexé ?

« La pilule oubliée, le sté­ri­let s’est barré, le dia­phragme mal placé »

Mais qu’est-ce qu’un ton « décom­plexé » ? Un com­plexe est un « sen­ti­ment d’infériorité qui génère une conduite timide, inhi­bée. » (Petit Larousse, 2003). Une conduite inhi­bée, serait celle d’un « Indi­vidu com­plexé, impuis­sant à agir, vic­time de diverses inhi­bi­tions. » (Tré­sor)

Oups ! Voilà donc ce qui choque : nous avons cessé d’être inhi­bées et com­plexées. Nous avons cessé de nous regar­der les pieds, nous avons eu l’outrecuidance de par­ler et d’agir ! Et c’est vrai que c’est inquié­tant lorsqu’il s’agit de femmes. Parce que les femmes, on ne sait jamais ce qu’elles font quand on ne les contrôle plus. Si ? Ah oui, par­don, on le sait : elles vivent leur vie. C’est là que ça devient grave. Gra­vis­sime, même.

Un blog aussi décom­plexé sur l’avortement me gêne un peu car j’ai peur que cer­taines jeunes filles se disent que ce n’est rien et qu’elle se mettent à consi­dé­rer l’avortement comme un moyen de contra­cep­tion. Ce n’en est pas un. Ça ne doit pas en être un. (…) ça ne doit pas être pensé comme « Oups j’ai pas de capote. Bah tant pis, au pire j’avorterais ! ». Comme si c’était banal. Comme si toutes les femmes le fai­saient au petit dej, entre 2 tar­tines.
Et j’ai juste dit que j’avais peur (juste peur, j’ai pas dit que ça allait être for­cé­ment le cas) qu’avec un blog pareil, les jeunes filles se mettent à pen­ser comme ça. (extrait d’un com­men­taire sur RUE89)

« Jules s’est pas retiré, la capote a crevé, le bidet, ça a raté… »

C’est LA GRANDE PEUR des « je suis pour le droit à l’avortement MAIS » : que les femmes se mettent à faire N’IMPORTE QUOI si on cesse de faire pla­ner une ombre inquié­tante sur l’IVG (un com­men­ta­teur sur RUE89 se ras­sure tout de même : « la majo­rité des femmes ne sont pas si « bêtes ». » OUF !).

Comme si la culpa­bi­li­sa­tion des femmes conte­nait le recours à l’avortement, jouant comme un garde fou. Comme si les femmes agis­saient en fonc­tion de cette peur, tels des petits ani­maux craintifs.

Mais les femmes ont tou­jours avorté, et avor­te­ront toujours.

Elles avor­taient même quand elles ris­quaient la pri­son ou la mort. Elles avor­te­ront même si vous les humi­liez, même si vous leur faites payer par la dou­leur, même si vous les culpa­bi­li­sez, même si vous les for­cez à retour­ner sur la table de cui­sine d’une fai­seuse d’anges…

C’est ce qui dérange les tenants de « pour le droit à l’avortement MAIS ». Pour eux, l’avor­te­ment, c’est mal et il faut tout faire pour l’éviter. Pour eux, si vous ne pen­sez pas que l’avortement est mal,  si vous ne dites pas, n’écrivez pas « oui, c’est mal », c’est que vous pen­sez for­cé­ment que c’est « génial » et qu’il faut cou­rir se faire avor­ter tous les mois, en riant. Vous « bana­li­sez » l’avortement.

La bana­li­sa­tion

Bref, je suis contre la bana­li­sa­tion de l’avortement… Je milite pour sa prise en charge, son enca­dre­ment, son rem­bour­se­ment, l’accompagnement des femmes dans les meilleurs condi­tions, sans culpa­bi­li­sa­tion, mais sans bana­li­sa­tion non plus ! (extrait d’un com­men­taire sur RUE89)

Dire « j’ai avorté et je vais bien », bana­li­se­rait donc l’avortement. Dire « j’ai avorté et j’en souffre » serait en revanche un com­por­te­ment nor­mal, en adé­qua­tion avec ce que l’on attend d’une femme qui a avorté : qu’elle ne dise rien, ou qu’elle porte son choix comme une croix.

On attend donc des femmes qui ont avorté qu’elles se taisent, ou au mieux qu’elles se lamentent. Parce que l’avortement, c’est mal, et qu’elle sont cou­pables. De quoi ? D’avoir fauté.

« Ah ! vrai­ment qu’ c’est embê­tant d’être tou­jours enceinte ! Ah ! vrai­ment qu’ c’est embê­tant tous ces avortements !!! »

Avoir fauté ne signi­fie plus « avoir eu des rela­tions sexuelles hors mariage ». Cela ne signi­fie pas non plus « être tom­bée enceinte acci­den­tel­le­ment et déci­der de pour­suivre cette grossesse ».

Avoir fauté signi­fie « être tom­bée enceinte acci­den­tel­le­ment et déci­der d’avorter ». Et comme les tenants de « pour le droit à l’avortement, mais » ont hor­reur de par­ler d’avortement, ils se concentrent alors sur la contraception.

La contra­cep­tion, c’est un peu l’alpha et l’oméga de leurs discours.

Évi­dem­ment que la contra­cep­tion est une ques­tion très impor­tante. Mais l’avortement ne se résume pas à la ques­tion de la contra­cep­tion. L’avortement, c’est la pos­si­bi­lité d’interrompre un pro­ces­sus bio­lo­gique entamé, sur déci­sion de la femme concer­née. Point. Comme le dit Léa, sur le site « IVG, je vais bien merci ! »» :

L’avortement « ce n’est pas une déro­ga­tion que l’on nous accorde, c’est un droit que l’on exerce. » (Léa)

Ce n’est pas une ses­sion de rat­tra­page pour mau­vaises élèves, avec jus­ti­fi­ca­tifs et excuses à four­nir. C’est un droit. Il est évi­dem­ment néces­saire que les femmes aient au mieux accès à la contra­cep­tion, qu’elles puissent s’informer et être infor­mées par des pro­fes­sion­nels qui savent de quoi ils parlent 1. Cela signi­fie que les femmes doivent pou­voir choi­sir leurs contra­cep­tifs, choi­sir d’en chan­ger, choi­sir ce qui leur paraît le mieux adapté à leur vie, leur corps. 2. Ce qui est encore loin d’être le cas.

l’Angleterre c’est trop cher ! la Rou­ma­nie c’est fini / le per­sil inutile, et la sonde vagabonde.

Mais à pro­pos de contra­cep­tion et d’avortement, les dis­cours les plus cou­rants consistent à assé­ner  « qu’avec les moyens de contra­cep­tion actuels », il faut presque le faire exprès pour « se retrou­ver enceinte accidentellement ».

Dans la bouche des femmes, il est par­ti­cu­liè­re­ment ter­rible d’entendre cela. Il y a des femmes per­sua­dées qu’elles n’avorteront jamais, parce qu’elles contrô­le­ront tou­jours par­fai­te­ment leur contra­cep­tion. Que sur les 396 cycles qu’elles vont vivre de leur 17 à leur 50 ans, pas un ne don­nera lieu à une gros­sesse non dési­rée, et qu’en consé­quence, elles ne se retrou­ve­ront jamais à se deman­der « je le garde ou non ? ».

C’est pour les connes.

Moi aussi, je croyais ça. Petite pré­ten­tieuse que j’étais. Ce genre d’accident, dans ma tête, ce n’était que pour les imbé­ciles, les igno­rantes, les connes, pour être claire.

Et pour­tant, ça m’est arrivé, à moi. Je me suis « retrou­vée enceinte », comme on dit.

« J’ai eu honte que ça m’arrive à moi, ingé­nieur de 23 ans. Quand j’écris ça je me rends compte du matra­quage que l’on subit : non les gros­sesses indé­si­rées n’arrivent pas qu’aux filles de 14 ans de milieux défa­vo­ri­sés ! ». Extrait du témoi­gnage de Mathoo, sur le site « IVG, je vais bien, merci ! »

J’avais 17 ans, la loi Aubry per­met­tant aux mineures d’avorter sans le consen­te­ment de leurs parents n’étaient pas encore pas­sée. J’ai donc été obli­gée de leur en parler.

Ma mère était fémi­niste. Mais elle a très mal pris la nou­velle. Pas ques­tion de me dire : « c’est un acci­dent, ça arrive, on va trou­ver une solu­tion, on s’est bat­tus pour ça ! », non. J’ai eu le droit à une humi­lia­tion en règle : mais quelle abru­tie faut-il être pour se retrou­ver enceinte avec les moyens de contra­cep­tion actuels.

J’étais donc une abru­tie. C’était la honte.

Mais il y a des tas de rai­sons pour que la contra­cep­tion ne marche pas. Nous ne sommes pas des robots, et cer­taines d’entre nous ont moins le droit à l’erreur que d’autres.  Si cer­taines galèrent des mois voire des années pour être enceintes, pour d’autres, il suf­fit de pas grand chose. Une inter­ac­tion avec un médi­ca­ment, une pilule vomie, un déca­lage dans la prise, un oubli,  un pré­ser­va­tif qui glisse, une pilule du len­de­main qui ne marche pas… Et PAF. Voilà. Parce que «  C’est plus facile de deve­nir enceinte que l’inverse » :

Je ne vois pas pour­quoi je devrais me jus­ti­fier et expli­quer pour­quoi je suis tom­bée enceinte. Ne PAS tom­ber enceinte est dif­fi­cile, pas l’inverse. C’est vivre et faire l’amour des années sans tom­ber enceinte l’exception, pas l’inverse.
Mon mec ne se pose pas la ques­tion non plus, et pour­tant on était deux res­pon­sables, alors pour­quoi tout le monde me demande pour­quoi ou com­ment je suis tom­bée enceinte? (Que répondre: Un ange blanc? Un miracle? Du sperme dans l’eau de la pis­cine?? Mais non, j’ai fait l’amour, c’est dingue, tu connais d’autres moyens toi?) Extrait du témoi­gnage de «  C’est plus facile de deve­nir enceinte que l’inverse » , sur le site « IVG, je vais bien, merci ! »

« Ce qui était plus dur à sup­por­ter, c’était le regard sup­posé des gens bien pen­sant prô­nant l’auto-responsabilité : si l’on avorte, c’est qu’on a fait quelque chose de mal. On n’a pas fait atten­tion, donc il faut bien en payer les consé­quences. Ça, ce sen­ti­ment dif­fus qui ne s’exprimait pas en paroles autour de moi mais que je sen­tais pré­sent, était déran­geant. » Extrait du témoi­gnage de M., sur le site « IVG, je vais bien, merci ! »

D’un point de vue technique…

la qui­nine t’as bonne mine / le che­val c’est bru­tal / la seringue ça rend dingue / les tuyaux c’est bien beau !!

D’un point de vue tech­nique, tout s’est très bien passé. J’ai avorté sous anes­thé­sie géné­rale, par aspi­ra­tion. Après l’opération, je me suis réveillée dans une sorte de pla­card à balais, sombre. Mon lit était dis­posé en tra­vers de ce réduit, à côté du lit d’une femme d’une tren­taine d’années. Elle m’a tenu la main, je crois que j’étais effrayée parce que c’était ma pre­mière « opération ».

Je n’ai pas eu mal, enfin pas plus que ça. Comme des grosses règles. Je ne crois pas qu’on m’ait donné ne serait-ce qu’un peu de para­cé­ta­mol. J’ai pris un truc en ren­trant à la mai­son. J’ai juste eu un petit malaise à cause de l’anesthésie. Dans la chambre, mon père était assis à côté de moi. Il n’a pas dit grand chose, j’ai vrai­ment eu le sen­ti­ment qu’il me sou­te­nait, sans rien dire. Il m’a accom­pa­gné par­tout, avec ma mère.

L’ambiance a été assez ter­rible, par contre. La salle d’attente était un bout de cou­loir, dans lequel on avait dis­posé quelques chaises mar­ron­nasses entre deux portes. Toutes les filles avaient les yeux bais­sés, per­sonne n’a dit un mot.

L’anesthésiste était hau­tain et dédai­gneux, la psy­cho­logue (l’entretien pré-IVG étant obli­ga­toire) 3 ne m’a rien dit d’autre que « oui, c’est dif­fi­cile ». Pauvre conne. Moi j’étais en larmes. Ce n’était pas des larmes de tris­tesse, mais des larmes de colère. J’étais en colère parce qu’on m’avait trai­tée comme une débile, depuis le début parce que je n’avais pas pu prendre ma déci­sion seule, parce que j’avais été obli­gée d’en par­ler à mes parents. Parce que je n’avais pas pu assu­mer tout cela digne­ment, cal­me­ment. Parce que ça avait fait toute une his­toire, que ça avait pris des allures de faute, de péché, de drame.

J’étais en colère contre le gyné­co­logue, qui m’a parlé comme à une tré­pa­née puis qui a fait entrer trois internes pour venir se faire la main sur moi, jeune femme de 17 ans, nue, les jambes dans les étriers ; en colère contre la psy­cho­logue, aveu­glée par sa croyance, qui ne m’a pas per­mis de dire ma colère, et qui m’a fait pas­ser pour une pauvre chose à l’instinct mater­nel blessé ; en colère contre le géni­teur, qui est resté au chaud, loin des conflits, et qui n’a rien assumé ; et enfin, en colère contre ma mère, qui a eu honte de moi… enfin, c’est ce que j’ai long­temps pensé.

Au début, si j’étais en colère contre la manière dont on m’avait trai­tée, je me suis rapi­de­ment mise à regret­ter, à me sen­tir mal, mal­heu­reuse, à pen­ser tout le temps à cette IVG. J’ai été une trau­ma­ti­sée de l’avortement. J’étais cer­taine que si je tom­bais à nou­veau enceinte acci­den­tel­le­ment, je le gar­de­rais. J’étais cer­taine que je ne vou­drais plus jamais avorter.

Et puis un jour, plus rien. En quelques jours, plus rien. Plus de larmes en en par­lant, plus de doutes, plus de tristesse.

Moi, je me sens cou­pable d’être enceinte et de ne pas vou­loir le gar­der. Comme si j’étais lâche. Comme si, en avor­tant, je criais au monde entier mon irres­pon­sa­bi­lité et mon inca­pa­cité à avoir une sexua­lité maî­tri­sée. Comme si je n’étais pas digne d’être aidée après avoir fait un faux pas.

Et puis j’ai dans la tête tous les dis­cours : « une femme qui avorte ne s’en remet jamais vrai­ment », « c’est un ter­rible trau­ma­tisme », « une femme qui avorte est trop faible pour être mère un jour ». Ils sont forts, ces mots, mine de rien. Moi qui avais tou­jours pensé et dit que l’avortement est une chance pour grand nombre de femmes et de couples, qu’un enfant ça se désire, j’en étais à me lais­ser enva­hir par le doute : « et s’ils avaient rai­son ? et si je ne devais jamais m’en remettre? »

Le déclic vient d’un ami : sa mère a avorté long­temps avant de l’avoir et elle ne regrette pas, n’a jamais regretté, en a parlé avec ses enfants, et va bien, merci. Son récit dédra­ma­tise ma situa­tion, je réus­sis enfin à pen­ser à tout ça serei­ne­ment et à envoyer bala­der les doutes. Nous en par­lons aussi beau­coup avec mon copain : nous par­lons de nous, parents, dans le futur, quand nous serons mûrs pour ça. Nous avons besoin de temps. Tout s’éclaire enfin : ma déci­sion est prise. Et c’est parti.

Extrait du témoi­gnage de Momo, sur le site « IVG, je vais bien, merci ! »

Je n’ai pas eu la chance d’entendre une femme dont le « récit dédra­ma­tise ma situa­tion ».  Je n’ai pas eu ce « déclic » là, mais j’en ai eu un autre. Il a fallu que  je découvre la socio­lo­gie, l’anthropologie et l’histoire, que je lise des auteures fémi­nistes pour démon­ter le mythe de l’instinct mater­nel, pour com­prendre que la fémi­nité et la mas­cu­li­nité n’avaient rien de « natu­rels », pas plus que la mater­nité, la repro­duc­tion, le « désir d’enfant »… ou l’avortement. C’est là que j’ai com­pris ce que signi­fiait « socia­le­ment construit ». J’ai com­pris qu’on pou­vait res­sen­tir très fort des choses qui ne sont en rien  « naturelles ».

Un miroir déformant

J’ai com­pris que ce qui était socia­le­ment construit pou­vait être décons­truit. J’ai com­pris que la mater­nité, l’enfance, la repré­sen­ta­tion de la vie, de son début, avaient varié dans le temps, que tout cela s’était construit his­to­ri­que­ment, que tout cela n’était pas « natu­rel », mais était bien le fruit d’une construc­tion socio-historique. Que l’avortement n’avait pas tou­jours été condamné, réprimé.

J’ai com­pris qu’il n’y avait rien d’automatique, d’obligatoire et que je n’étais pas obli­gée de vivre cet avor­te­ment comme un drame. Je me suis deman­dée pour­quoi je le res­sen­tais comme ça. Et là, j’ai arrêté d’avoir mal et honte. J’ai eu l’impression d’avoir décou­vert le pot aux roses.

Ah ! vrai­ment qu’ c’est embê­tant d’être tou­jours enceinte ! Ah ! vrai­ment qu’ c’est embê­tant tous ces avortements !!!

Voilà le che­min que j’ai pris. Ça m’a fait l’effet d’une bonne claque, salu­taire, libératrice.

J’ai éclaté de rire quand j’ai com­pris. Quel sou­la­ge­ment ! J’ai dit tout haut : je n’en vou­lais pas de cette gros­sesse ! J’ai bien fait d’avorter ! J’ai bien fait ! Jamais je n’avais voulu gar­der cette gros­sesse, jamais je n’avais eu de pro­jet d’enfant avec le géni­teur. Il était gen­til, mais j’avais tou­jours su que ça ne dure­rait pas avec lui.

La colère res­sen­tie pen­dant l’avortement est remon­tée. Non, je ne me sen­tais pas effon­drée d’avoir avorté, j’étais en colère contre ceux qui m’avaient maltraités.

Com­ment avais-je pu oublier cela ? Com­ment avais-je pu étouf­fer cette colère pour fina­le­ment la retour­ner contre moi ?

Pour­quoi vivais-je l’avortement comme une tra­gé­die ? Certes, il y avait ces pro­blèmes phy­siques, dif­fi­ciles à sup­por­ter, mais si je n’avais pas inté­gré tous ces dis­cours mora­li­sa­teurs à pro­pos de l’avortement qui est *for­cé­ment* vécu comme une tra­gé­die, peut-être l’aurais-je vécu dif­fé­rem­ment. Vous par­lez de pro­phé­tie auto-réalisatrice sur votre site, c’est tout à fait cela. Ces dis­cours ont éveillé chez moi de la souf­france (…) Extrait du témoi­gnage de M., sur le site « IVG, je vais bien, merci ! »

J’ai com­pris que cette mal­trai­tance, ces dis­cours sur l’avortement m’avaient iso­lée. Être en colère toute seule, ce n’est jamais facile. Je devais for­cé­ment me trom­per. On me disait que j’avais mal agi, que j’avais fauté, et que l’avortement était dra­ma­tique psy­cho­lo­gi­que­ment. Tout était fait pour que je me sente mal, cou­pable, mal­heu­reuse. On écoute votre mal­heur quand vous avor­tez, pas votre colère d’être trai­tée comme de la merde. On vous tend un miroir défor­mant : vous vous y voyez comme une femme flasque, défaite, épar­pillée sur le sol, bri­sée. Alors que vous essayez de lever le poing, on vous tend un mou­choir et on vous pré­dit les larmes.

On fait croire aux femmes que leurs choix, leur prise d’autonomie, leur liberté ne sont pas des preuves de force et de cou­rage, mais des aveux de fai­blesse, des actes qui vont engen­drer de la souf­france ou des preuves d’immaturité ou de folie. Vous avez divorcé ? Vos serez mal­heu­reuse, seule, iso­lée, faible. Vous êtes sor­tie seule dans la rue la nuit ? Vous êtes incons­ciente, vous cher­chez les pro­blèmes. Vous avez refusé d’avoir un enfant ? Vous êtes imma­ture, vous allez souf­frir et mou­rir seule dévo­rée par vos chats. Vous avez avorté ? Vous allez être mar­quée à vie.

J’étais donc très en colère, mais qui m’aurait écouté ? Et puis d’abord, quand on est en colère, c’est que quelque chose ne tourne pas rond, hein. Dans le fond, n’est-ce pas votre souf­france d’avoir avorté qui se tra­duit par cette colère ? N’avez-vous pas inter­prété le com­por­te­ment des méde­cins ? Étaient-ils si désa­gréables ? Où avez-vous tout pris de tra­vers PARCE QUE vous étiez mal­heu­reuse d’avorter ?

Quel aplomb faut-il à 17 ans pour dire : Mais merde ! Vous me trai­tez comme une cou­pable ! C’est vous le pro­blème, pas moi.

Je me suis pour­tant tour­née et retour­née, j’ai cher­ché des femmes en colère. Je n’en n’ai pas trouvé, à l’époque, avec mes petits moyens et mes petites lec­tures, dans le petit lycée de ma petite ville.

Et puis, il fal­lait gar­der le silence, ne pas en par­ler. Je devais vrai­ment avoir fait quelque chose d’atroce pour devoir me cacher. J’en ai parlé à une amie, qui m’a regardé comme la pire des merdes. Je me suis sen­tie en des­sous de tout. Dix ans plus tard, elle est venue me voir affo­lée, parce qu’elle pen­sait être enceinte, et ne sou­hai­tait pas le gar­der. Cela fai­sait dix ans que nous ne nous par­lions plus. Je l’ai aidée quand même, sans lui dire « ah tu vois connasse, ça arrive à tout le monde ». Mais je l’ai pensé très fort.

Et puis j’ai par­donné. J’ai cher­ché un mot pour dire cela autre­ment. Mais c’est vrai­ment ça : j’ai par­donné. À ma mère, en tous cas. J’ai com­pris qu’elle avait été prise dans la même nasse que moi. Elle s’était sen­tie cou­pable de ne pas m’avoir pro­té­gée, d’avoir failli à son devoir de mère. Elle a dû se sen­tir extrê­me­ment mal de me voir vivre ce qu’elle pen­sait être un affreux drame : l’avortement. Mais le drame, ça n’a pas été l’avortement mais bien la condam­na­tion à vivre l’avortement comme un drame : on m’a fait perdre des années de ma vie à me sen­tir cou­pable, mal, hon­teuse et mal­heu­reuse. C’est ça qui attise tou­jours ma colère, bien vivace encore aujourd’hui, qui aiguise ma détermination.

Je suis émue de voir qu’il y a des femmes qui peuvent dire :

« J’ai 17 ans, je suis lycéenne et je ne regrette pas une seconde ma déci­sion. » Lou.

« Je n’ai jamais regretté ce choix. Je sais que cer­taines per­sonnes m’en ont voulu. Je n’en ai rien à foutre. J’ai conservé ma liberté, mon indé­pen­dance. » Vanillette .

Je suis ravie de lire :

« s’il y a une pro­chaine fois et que je tombe encore sur une per­sonne comme cette sage-femme, je n’hésiterai plus à lui dire ce que je pense et à me défendre plus et lui dire : ÇA VA, JE VAIS BIEN, MERCI ! » Rosetta.

« aucun regret ni remords.… si, un seul, ne pas être retourné voir le pre­mier gynéco pour lui col­ler mon poing dans la gueule ! » Clé­men­tine.

Je suis fière de lire :

« Merci à vous d’avoir fait ce site, s’il avait existé il y a quelques mois il m’aurait beau­coup aidé j’en suis sûre. » Angé­lique.

« Merci à ce blog d’exister, c’est un poids qui me tombe des épaules » Moi aussi.

« merci pour ce blog, ça me per­met de ne pas être déso­lée : non, je ne suis pas déso­lée ! » Lucie.

« Et merci, merci pour ce blog, parce que je com­prend que je ne suis pas un monstre de ne pas avoir de peine à avoir avor­té » Makous

Alors, oui… le blog a adopté une pos­ture décom­plexée. Cer­tai­ne­ment. C’est même le but : qu’une autre parole puisse émer­ger sur l’avortement. Que les femmes puissent engueu­ler les méde­cins qui les mal­traitent, les copines qui les regardent de haut, et exer­cer leur droit sans bais­ser la tête.

Grâce à des femmes qui ont pris le temps d’écrire, de pen­ser, de mili­ter, de mettre les pieds dans le plat, je peux dire : j’ai avorté, et je vais très bien, merci ! Comme le dit une femme dans un témoi­gnage :  « je vais bien quand je vois qu’il y’a de l’espace pour les filles qui gueulent.  »

Avor­ter a même été une des meilleures déci­sions que j’ai pu prendre, un des actes volon­taires les plus impor­tants pour moi : refu­ser un des­tin qui s’imposait à moi, prendre ma vie en main, me lais­ser le temps de faire des études, de deve­nir indépendante.

Si j’étais à nou­veau face à une gros­sesse non dési­rée, là, actuel­le­ment, je ferais le même choix. J’avorterais. Mais cette fois-ci, je serais armée pour faire face à l’échographiste, le gyné­co­logue, l’infirmière ou la copine hau­taine. Je leur dirais très clai­re­ment : « Je vous emmerde ».

Made­moi­selle.

Notes :

  1. sur la for­ma­tion des méde­cins, voir l’ouvrage de Maud Gelly Avor­te­ment et contra­cep­tion dans les études médi­cales. Une for­ma­tion inadap­tée. Paris, L’Harmattan, 2006, 244 p
  2. Concer­nant les dif­fé­rentes contra­cep­tions  pos­sibles, consul­ter le site http://www.choisirsacontraception.fr/
  3. Depuis la loi Aubry, l’entretien dit « pré-IVG » n’est plus obli­ga­toire pour les femmes majeures. Il reste en revanche obli­ga­toire pour les femmes mineures
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2 réponses à Décomplexées !

  1. bb dit :

    j’ai avorté il ya quelques années, en 2003 (je m’en sou­viens c’était un mois après le début de ma vie pro­fes­sion­nelle). Tout s’est très bien passé, j’ai trouvé un méde­cin qui tra­vaillait le samedi, qui m’a envoyé dans une cli­nique en ban­lieue pari­sienne qui m’a prise trois semaines plus tard. J’étais sous anes­thé­sie géné­rale, je suis res­sor­tie sur mes pieds quelques heures plus tard. Fran­che­ment, je ne culpa­bi­lise pas, n’y pense jamais et ne me sou­vien­drait pas de la date si cela ne coin­ci­dait pas avec mon pre­mier job. Une fois la déci­sion prise, elle est prise et je l’ai assu­mée. Presque 10 ans plus tard, j’ai un enfant voulu (avec le même homme) et pas une seule fois je n’ai repensé à tout ça, si ce n’est pour me dire que c’était une chance d’avoir pu avor­ter et que ce fut si facile. J’ai avorté, je vais très bien et faites sur­tout que ça conti­nue pour toues les autres filles qui le sou­haient: trou­ver des méde­cins qui agissent en tant que tel, des lieux qui vous acceuillent et sur­tout arrê­tez de lais­ser les autres vous culpa­bi­li­ser!!!! Moi je ne le crie pas sur les toits mais je le cache pas non plus. J’évite juste de le dire aux gens qui pensent que c’est un drame trau­ma­ti­sant (tout en se disant fémi­niste), parce que ça ne l’est pas!

  2. Spangle dit :

    Quand j’ai avorté, j’avais la chance d’être majeure. J’avais un bébé, désiré, par contre je ne vou­lais pas d’un deuxième enfant et sur­tout pas du mec qui m’avait mise enceinte. Moins d’un an avant, j’avais été une sombre connasse : j’avais tenté de convaincre une amie de « le gar­der », au lieu de res­pec­ter son choix ; ça m’a per­mis de com­prendre plein de choses, d’avorter à mon tour (même si bien sûr ce n’était pas le but).

    Le sou­ve­nir qui m’est resté pénible, c’est ce type que j’entendais depuis ma chambre, qui trai­tait de tous les noms sa fille, sans doute trop éloi­gnée d’un centre IVG pour avoir pu avor­ter sans rien lui demander.

    Le sou­ve­nir qui ne m’est PAS resté pénible, c’est ce moment où j’ai récu­péré l’œuf dans mes mains. Je n’avais jamais rien vu d’aussi beau : une petite bille dorée, consciente aurait-on dit. Toute la merde qu’on m’avait mis dans le crâne, c’est cette infir­mière qui m’en a débar­rassé d’un coup, avec tact même si ça ne m’a pas plu sur le moment. Elle est entrée pen­dant que je scot­chais en pleu­rant sur cette vie qui n’éclorais pas, m’a dit gen­ti­ment « Oh ben alors, faut pas vous mettre dans des états pareils ! », m’a pris dou­ce­ment la ser­viette en papier des mains et l’a balan­cée d’autorité à la poubelle.

    Grâce à son geste, j’ai pu démys­ti­fier l’embryon ; sans pro­jet d’enfant, ce n’est qu’un petit tas de cel­lules qui ne devrait pas avoir plus d’importance qu’une rognure d’ongle ou que n’importe quel déchet.

    Tout ce que j’avais fait, c’était de choi­sir de ne pas trans­for­mer un acci­dent embar­ras­sant en pro­jet à contre-cœur, de ne pas avoir aliéné mon ave­nir à cause d’une réti­cence sans fon­de­ment. En plus de l’avortement phy­sique, elle m’a avorté d’une culpa­bi­lité embryon­naire qui aurait pu me pour­rir la vie. Qu’elle en soit remer­ciée, cette infir­mière ano­nyme de Besançon.

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